Une tragédie sociale en 1908. Les grèves de Draveil-Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges

Compte-rendu de la rédaction (Société)
Le 26 septembre 2016

BIANCHI (Serge), Une tragédie sociale en 1908. Les grèves de Draveil-Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges, Préface de Michelle Perrot, Comité de recherches historiques sur les révolutions en Essonne / Éditions d’Albret / Amis du Vieux Nérac, Villematier (Haute-Garonne), GN Impressions, 2014, 665 p. (20 euros).

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Serge Bianchi, professeur émérite à l’Université de Rennes 2, spécialiste de la Révolution française, livre, en bon connaisseur de la région, une monographie complète sur les événements de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges de mai à août 1908, connus depuis la publication, voici un demi-siècle, du Clemenceau briseur de grèves par Jacques Julliard dans la collection « Archives ». Contre les grévistes et manifestants terrassiers et mariniers, Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur en 1906, devenu président du Conseil, ordonne, le 30 juillet 1908, l’intervention des soldats et gendarmes contre les « barricades » à Villeneuve-Saint-Georges. Résultat, quatre morts parmi les manifestants ouvriers. Revenir sur ces événements permet de mieux comprendre l’ensemble des questions relatives aux conflits de classe : attitude du patronat, des pouvoirs publics, conditions de travail, revendications syndicales, syndicalisme révolutionnaire considéré maintenant comme l’ »ennemi » pour Clemenceau qui entendait rallier les syndicats à la République, réactions des partis politiques… Trois parties s’enchaînent. L’analyse du conflit social, ses acteurs (gouvernement, patronat, organisations ouvrières) précèdent la tentative de tirer des enseignements de cette « lutte de classes ». On est en présence d’une grève qui se déroule selon les vœux des syndicalistes révolutionnaires. Son organisation laisse apparaître les risques encourus, et notamment la présence de provocateurs, plus ou moins directement en rapport avec le patronat ou les pouvoirs publics. Le va-et-vient entre la présentation des faits et l’interprétation de ceux-ci, voire même les traces dans la mémoire, accroît l’intérêt de l’entreprise éditoriale accrue par l’apport de nombreuses illustrations, hélas parfois peu lisibles. L’auteur reconstruit les événements et les prises de positions des responsables : aussi bien le patronat et les dirigeants politiques que les acteurs (grévistes, forces de l’ordre, témoins, syndicalistes et provocateurs, tel Lucien Métivier, malencontreusement oublié dans l’index nominatif). Le 2 mai 1908, se termine mal une grève d’ouvriers carriers et de terrassiers, avec un fort contingent d’Italiens, extrayant les matériaux de construction pour Paris et la région parisienne, rejoints par les mariniers qui transportent ces matériaux dans leurs péniches. Les gendarmes assurent le maintien de l’ordre, mais conséquence d’une action provocatrice, l’un d’entre eux tue deux terrassiers. Les trois versions (gendarmes, grévistes, témoins) divergent et Clemenceau en profite pour avancer ses explications. Les radicaux-socialistes et Clemenceau, interpellés à la Chambre, justifient le recours à la force armée. Le cri de « République d’assassins », poussé par La Guerre sociale, rassemble paradoxalement tous ceux qui ont soutenu l’anti-dreyfusisme. Tandis que le débat s’engage dans tout le pays, la tension monte sur le terrain. Le patronat renforce son intransigeance ou organise des briseurs de grève, le « picketting » (du nom du propriétaire des carrières de Morsang, Grigny et Viry). Les syndicats engagent des actions de solidarité, et la Fédération CGT du bâtiment peaufine ses revendications tout en mettant en application ce que préconisent ses dirigeants, la grève. Le 30 juillet, brève illustration d’un conflit de classe, le combat ouvert entre grévistes et forces de l’ordre constitue un des principaux exemples d’une répression gouvernementale sans pitié (quatre morts), visant avant tout les orientations révolutionnaires des dirigeants de la CGT. La présentation des étapes de l’affrontement est réussie ; il en va de même pour celle des analyses de chaque force en présence. Les radicaux s’expliquent : le « premier flic de France » montre une détermination sans faille alors qu’il se voulait être favorable à des réformes permettant la paix sociale. La droite approuve et encourage. Le patronat trouve normale sa résistance. Les socialistes, dans leur diversité, condamnent la répression. La confrontation des articles dans l’Humanité de Jean Jaurès et de Paul Lafargue, qui habite Draveil, montre la complémentarité des approches, le premier, député, dénonce la responsabilité politique, tandis que le second donne une approche plus humaine de la conduite de la grève. Les syndicalistes font front en dépit de certaines actions jugées dangereuses. Mais la grève générale reste la perspective incontournable du syndicalisme d’action directe qui commence à se fracturer. Ainsi, le terrassier-poète Fernand Julian, qui se décrit comme un « homme courageux, digne et conscient », croit en bon militant de base aux vertus ouvrières fondées sur la lutte et l’engagement pour la coopération, la mutualité et l’hygiène sociale. Ces développements, bien illustrés, menés comme une enquête sur le terrain, ne laissent rien de côté. Et pour compléter, Serge Bianchi ajoute 50 documents et des esquisses biographiques, rassemblant des notices de simples grévistes, parfois des victimes, des militants (situés souvent par rapport aux faits décrits), des entrepreneurs. Dans sa démarche monographique, l’auteur, qui connaît bien le milieu, construit sa démonstration avec fermeté, soucieux de donner à l’histoire la priorité absolue sur les traces mémorielles ou les clichés transmis par les dessins (Jules Grandjouan et L’Assiette au beurre notamment), les caricatures (visant surtout Clemenceau, « l’engeôleur »), les souvenirs ou les apports des écrivains prolétariens (dont Henri Poulaille ou les frères Boneff). Il a bénéficié de conditions requises pour une présentation complète des événements et des enjeux contradictoires d’une simple grève qui « devient un accélérateur de l’histoire sociale ». Une belle œuvre en résulte ! © Jacques Girault pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 26/09/2016. 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