Raoul Wallenberg – Sauver les Juifs de Hongrie
Compte-rendu de la rédaction/ Seconde Guerre mondiale
Le 11 juin 2016
Fabrice Virgili et Annette Wieviorka (sous la dir.), Raoul Wallenberg – Sauver les Juifs de Hongrie, Bibliothèque historique Payot, 2015, 224 p.; 22 €.

Raoul Wallenberg, diplomate et homme d’affaires suédois, reconnu Juste parmi les Nations parmi les tout premiers, en 1963, pour avoir sauvé plusieurs milliers de Juifs (entre 7 000 et 10 000) à Budapest, entre juillet 1944 et mi-janvier 1945, est toujours au centre d’un profond mystère : celui de sa disparition soudaine le 15 janvier 1945, lors de la libération de la ville par l’Armée rouge. Cet homme, véritable légende, héros mondialisé, ne connaît pas en France de réelle notoriété. C’est ce qui a motivé la tenue d’une journée d’étude à l’Institut suédois de Paris en novembre 2012, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Cet ouvrage collectif en est le prolongement, sans être une biographie de Raoul Wallenberg ; il aborde le sujet sous des angles différents et cherche aussi à faire découvrir au lecteur français l’histoire du génocide à l’Est.
Après une introduction par Fabrice Virgili et Annette Wieviorka, cinq historiens, le Britannique Tim Cole, les Français, Tal Bruttman et Paul Gradvohl, les Suédois Bengt Jangfeldt et Johan Matz abordent les thèmes suivants : la ghettoïsation, mars 1944 ; Auschwitz-Birkenau et la déportation des Juifs de Hongrie, mai-juillet 1944 ; Wallenberg face à Eichmann et aux Croix fléchées, juillet 1944-janvier 1945 ; l’homme qui aurait vu Wallenberg, novembre 1946-mars 1947 ; le cas Raoul Wallenberg, janvier 1945-2011.
Le génocide des Juifs de Hongrie et son contexte présentent certaines spécificités. Par exemple la « Solution finale », tardive chez cet allié de l’Allemagne devenu un « allié occupé » le 19 mars 1944, est mise en œuvre par Eichmann lui-même, à un rythme effréné. La ghettoïsation, étape précédant la déportation à l’Est de l’Europe, prend une forme originale au nom du respect du droit de propriété des non-Juifs et se traduit par une dissémination à travers les villes (plus de 2 000 immeubles dans Budapest). Les 750 000 Juifs de Hongrie constituent, à cette date, la dernière communauté juive importante en Europe et plus de 400 000 d’entre eux sont assassinés à Auschwitz-Birkenau en deux mois de mi-mai à mi-juillet 1944 (autant qu’en deux ans depuis le début du fonctionnement de ses chambres à gaz).
L’obsession des nazis est de rendre ce centre de mise à mort toujours plus efficace notamment pour l’élimination des corps. Höss, ancien commandant d’Auschwitz (qui le redevient en raison de son efficacité) réussit l’exploit de faire de Birkenau, en une semaine, du 9 au 15 mai 1944, une usine de mort à haut rendement et au fonctionnement frénétique. Auparavant il a fait prévaloir sa vision économique du système concentrationnaire et peut envoyer directement une partie des Juifs hongrois, d’Auschwitz à des camps-usines d’armement, comme Kaufering, près de Dachau, sans avoir été ni enregistrés ni tatoués. Sujet d’étonnement et d’effroi : le problème de l’évacuation des bagages à l’arrivée qui ralentit le rythme des convois, d’autant que, par zèle antisémite, les intervenants hongrois, au départ, remplissent les trains plus que convenu, créant finalement un chaos total à l’arrivée. On ne peut tout citer parmi les multiples informations recueillies.
Quand Raoul Wallenberg arrive à Budapest le 9 juillet 1944, muni d’un passeport diplomatique suédois, le régent Horthy vient de suspendre les déportations. Wallenberg a pour mission de sauver, autant qu’il le peut, les Juifs de Budapest, les seuls encore vivants dans le pays. Son action est rendue plus difficile entre le 15 octobre 1944, où Horthy est destitué au profit de l’organisation pronazie des Croix fléchées, et le 15 janvier 1945, date de la libération de Budapest par les Soviétiques. Dans ces trois mois, le sort des Juifs hongrois dépend des tensions entre les autorités hongroises, les forces d’occupation allemandes, le pouvoir central à Berlin et différents autres acteurs, qui réagissent en fonction d’éléments tels que l’approche de l’Armée rouge, l’action des gouvernements neutres, les possibilités de corruption que Wallenberg utilise d’autant plus qu’il dispose de financements par des organisations américaines. On voit là à l’œuvre un « diplomate humanitaire » qui, se dépensant sans compter et n’hésitant pas à prendre beaucoup de risques personnels, a pu distribuer de nombreux sauf-conduits, passeports accordant la nationalité suédoise à quelques milliers de Juifs, ainsi protégés et sauvés. Ce chapitre extrêmement dense permet seulement d’entrevoir ce que fut l’action de Raoul Wallenberg, mais donne envie de se pencher davantage sur cette histoire.
Deux communications enfin essaient de faire le point sur le mystère de la disparition brutale de cet homme remarquable, le jour même de l’entrée des libérateurs soviétiques dans Budapest. Il aurait été arrêté lors d’un contrôle, sous l’accusation de vol, pour une sacoche d’or et de bijoux qu’il détenait, richesses confiées par souci de sécurité par certains Juifs. Assez récemment, un témoignage longtemps dédaigné par les autorités suédoises a été repris au sérieux. Est mis en évidence le fait que les autorités suédoises n’ont pas fait le nécessaire d’abord pour le faire libérer, ensuite pour découvrir la vérité, plus préoccupées par l’amélioration des relations soviéto-suédoises que par la résolution des problèmes difficiles.
Ce n’est là qu’un aperçu de ce que l’on trouve dans cet ouvrage extrêmement intéressant et qu’on ne peut que recommander vivement.
© Maryvonne Braunschweig pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 08/06/2016. Tous droits réservés.