« Moraliser les Jeux olympiques » ? : « La belle illusion » du Front populaire (1936-1938)

Olivier Chovaux
Le 2 avril 2024

Par Olivier Chovaux,
Professeur d’histoire contemporaine,
CREHS, URL 4027, Université d’Artois

« Moraliser les Jeux olympiques » ? : « La belle illusion » 1 du Front populaire

(1936-1938)

Evénement mythique inscrit au Panthéon des Gauches 1, le Front populaire aura été une séquence politique d’une rare intensité, dont les avancées dans les domaines sociaux, culturels et éducatifs sont bien connus 2. Dans le domaine des sports, l’œuvre de Léo Lagrange 3 aura permis d’accélérer un processus de démocratisation, impulsé au lendemain de la première guerre mondiale, mais qui s’inscrit désormais dans un mode de gouvernance autonome 4 et s’organise autour d’orientations précises : « mettre en culture le sport », l’inscrire dans un « temps des loisirs » 2 mieux identifié, faire de celui-ci un élément d’émancipation et de réalisation (au sens personnaliste du terme) de la Jeunesse, à la fois dans le cadre de l’Ecole, mais aussi au sein des clubs civils.

En contrepoint d’un ensemble d’actions qui auront contribué à installer le sport au sein de la culture de masse des individus, Léo Lagrange entend prendre le contrepied de politiques sportives antérieures, nées du développement du spectacle sportif dans les années vingt, de la politisation affirmée des grandes compétitions internationales (depuis les Jeux interalliés de 1919 et les différentes éditions des olympiades d’après-guerre) 5, et de l’émergence de certaines déviances, conséquence de l’introduction controversée du professionnalisme dans les disciplines les plus populaires (football-association, boxe, cyclisme). Dans un entretien accordé à L’Intransigeant le 20 août 1936, Léo Lagrange fixe sur ces différents sujets une « ligne claire » : « Que l’on ne prétende pas avoir fait triompher la cause du sport parce que l’on a réussi à attirer 40 000 personnes dans un stade. Que l’on ne vienne pas me demander des crédits pour des stades à tribunes ». Convaincu que la fréquentation des terrains de jeux, stades, salles de gymnastiques et autres piscines vaut mieux que d’assister de manière passive et parfois chauvine à un sport-spectacle largement dévoyé, Léo Lagrange s’inscrit dans la lignée de conceptions hygiénistes et éducatives, que son collègue Jean Zay déclinera pour sa part dans le domaine de l’éducation physique et du sport scolaire 3.

En dépit des atermoiements du Comité International Olympique (CIO) une fois les Jeux attribués à l’Allemagne, leur tenue à Berlin en août 1936 6 sonne le glas de la doxa du CIO en matière d’apolitisme. Cette vitrine sportive du nazisme (même si Hitler cherche à en gommer les symboles idéologiques les plus visibles) doit toutefois composer avec des propositions alternatives, dont la genèse permet de comprendre la position du gouvernement Blum vis-à-vis des Jeux de Berlin. Au lendemain de la première guerre mondiale, l’organisation du « sport rouge » à l’échelle internationale vise à combattre les fondements d’un « sport bourgeois » et un idéal olympique déjà considéré comme dévoyé 7. Sous l’égide de l’Internationale Sportive de Lucerne (ISL) fondée en 1920, et de l’Internationale Rouge Sportive (IRS), plus proche de Moscou et constituée l’année suivante, un certain nombre de rassemblements sportifs ouvriers sont organisés : « Jeux ouvriers » côté ISL, « Spartakiades internationales » pour l’IRS qui toutes deux, en dépit de quelques divergences sur les fondements de ces manifestations, voient dans l’organisation de ces manifestations de masse un moyen efficace de « capture » (au seins hydrographique du terme) de la classe ouvrière, en lui proposant d’autres lieux d’engagement sportif, tout en œuvrant à la construction de l’internationalisme prolétarien. Pour les Jeux et olympiades ouvrières, les éditions de Francfort (1925), Vienne (1931), Anvers (1937). Pour les Spartakiades, Moscou (1928), Berlin (1931). En sus de ces manifestations au demeurant peu médiatisées par une presse sportive considérant alors que sport et politique doivent être dissociées, précisément au nom de l’universalisme coubertinien (c’est notamment le cas de l’Auto)8, d’autres compétitions ouvrières veulent explicitement incarner des « contre-Jeux » dont la chronologie épouse celle des Olympiades : en réponse aux Jeux de Los Angeles de 1932, une Spartakiade est organisée à Lyon. Après l’échec des « Spartakiades mondiales » devant se tenir à Moscou en 1933, un « rassemblement international des sportifs contre le fascisme et la guerre » réunit l’année suivante au stade Pershing (Paris), près de 3000 athlètes membres de 18 délégations. En août 1934, en réponse là encore à l’organisation de la Coupe du monde de football par l’Italie fasciste, une « Coupe du monde du football ouvrier », réunissant 12 nations, est remportée par l’URSS 9. Enfin, en réponse aux Jeux de Berlin, une manifestation identique est envisagée à Barcelone au cours de l’été 1936 4, mais le déclenchement de la guerre civile espagnole le 18 juillet en sonne le glas.

C’est à l’aune de ces compétitions ouvrières qu’il faut apprécier les positions de Léo Lagrange 10 et d’un gouvernement Blum qui ont fait de la démocratisation des pratiques sportives l’une de leurs priorités. L’étude des textes examinés ou adoptés par le Parlement au cours de la période 1936/1938 et autres mesures témoignent d’une véritable « frénésie législative » destinée à ancrer les sports, les loisirs et l’éducation physique dans le quotidien des individus, et tout particulièrement de la jeunesse et de la classe ouvrière 11 : création d’un conseil consultatif en charge de l’examen des subventions destinées à la construction, l’acquisition et l’aménagement d’installations d’éducation physique (JORF, 30 mai 1936), installation du Conseil Supérieur des Sports (JORF, 23 juillet 1936), décret d’instauration du Brevet Sportif Populaire (JORF, 13 mars 1937), création de Conseils départementaux des Sports, des loisirs et de l’éducation physique (JORF, 25 novembre 1937) ne sont que quelques exemples de cette politique inédite, dont Léon Blum lui-même fixe les contours lors de son discours du 10 juin 1936 : il s’agit non seulement de mettre à disposition des masses laborieuses les moyens de leur émancipation par l’institutionnalisation de loisirs culturels, sportifs et touristiques, mais également de proposer une « alternative démocratique » aux modèles alors déployés dans les régimes autoritaires et totalitaires. Empruntant aux propositions déjà formulées par la CGT, la Ligue de l’enseignement, la SFIO, LE PCF et la FSGT 5, Léo Lagrange s’attache, dès le 10 juin 1936, à mettre en musique cette nouvelle partition :

« Dans le sport, nous devons choisir entre deux conceptions : la première se résume dans le sport spectacle et la pratique restreinte à un nombre relativement petit de privilégiés (…) Selon la seconde conception tout en ne négligeant pas le côté spectacle et la création du champion, c’est du côté des grands masses qu’il faut porter le plus grand effort (…) Nous voulons que l’ouvrier, le paysan et le chômeur trouvent dans le loisir la joie de vivre et le sens de leur dignité ».

La position du gouvernement Blum à propos des Jeux de Berlin en 1936 est sans doute l’un des éléments les moins lisibles d’une politique que l’on peut considérer comme l’une des premières formes de « gouvernance du sport » observées en France 12. Si la FSGT fait campagne dès 1935 en faveur de leur boycott, si l’aversion de Léo Lagrange en faveur du « sport spectacle » n’est pas à démontrer 13, les débats à l’Assemblée nationale autour de la participation de la délégation française à Berlin aboutissent à une « cote mal taillée », pour reprendre l’expression de Pascal Ory 14. Les résultats du vote sont pourtant sans appel : 528 députés se prononcent en faveur de l’envoi des athlètes tandis que les communistes s’abstiennent. Seul Pierre Mendès-France, fraichement élu député de l’Eure en 1932, votera contre la proposition. Initialement chiffrée à 1,8 millions de francs, le crédit olympique sera finalement ramené à 1 million. En contrepartie, 600 000 francs de crédits seront débloqués pour qu’une délégation française puisse participer aux Olympiades populaires de Barcelone. En choisissant de ne pas choisir, Léon Blum pense avoir trouvé une situation de compromis qui apparaîtra pourtant comme une forme de compromission. Boycotter Berlin au seul profit de Barcelone serait prendre le risque d’ouvrir un nouveau front dans un été 1936 déjà traversé par de fortes turbulences politiques et sociales. Ce serait aussi une manière de rompre avec les valeurs de l’Olympisme qui, curieusement, retrouvent un certain crédit dans la presse de gauche, comme on pouvait alors le lire dans l’Humanité 6. C’est enfin aller à contre-courant d’une opinion publique et des milieux sportifs, favorables à une participation de la France au Jeux de Berlin, comme l’Auto s’en fait alors régulièrement l’écho.

En dépit du lancement officiel de la préparation des Jeux de Barcelone le 5 juillet 1936 à Garches, sous l’égide de la FSGT, les 800 personnes composant la délégation française ne pourront se rendre en Espagne. Envisagé par Léo Lagrange, un projet de « Jeux méditerranéens » ne verra jamais le jour. Les participations d’athlètes français aux « Jeux olympiques ouvriers » de février de 1937 en Tchécoslovaquie et à ceux d’Anvers en août de la même année n’eurent évidemment pas le même retentissement que l’Olympiade nazie 7. Avec un total de 19 médailles, la France se classe 5ème sur les 49 nations participantes. Si l’on retient également de ces Jeux les quatre titres olympiques de Jesse Owens, il ne faut pas oublier que la nation hôte, forte de 89 médailles, aura fait basculer le sport dans l’ère « des totalitarismes sportifs ».

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 02/04/2024. Tous droits réservés.
  1. Titre emprunté à Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, éditions du CNRS, 2016, (rééd). ↩︎
  2. Consulter : Alain Corbin, L’avènement des loisirs (1850-1960), Flammarion, coll. Champs histoire, 2020 (rééd.) ↩︎
  3. Antoine Prost, Pascal Ory, Jean Zay. Le ministre assassiné (1904-1944), Tallandier, 2015. ↩︎
  4. André Gounot, Les mouvements sportifs ouvriers en Europe (1893-1939). Dimensions transnationales et déclinaisons locales, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. Sciences de l’histoire, 2016. ↩︎
  5. Nicolas Ksiss (dir.), La FSGT. Du sport rouge au sport populaire, Paris, Editions La Ville brûle, 2014. ↩︎
  6. « L’esprit olympique veux aussi que les Jeux se déroulent pacifiquement, servent au rapprochement entre les peuples et à la fraternité des races. Il n’en sera pas ainsi à Berlin. Chaque manquement doit être dénoncé (…) Il faut que les Jeux reviennent dans la tradition, qu’ils soient à nouveau régis par l’idée de son rénovateur, Monsieur Pierre de Coubertin. Les sportifs français s’y emploieront de toutes leurs forces ». L’Humanité, 28 juillet 1936 (extrait). Cité par : Karen Bretin-Maffiuletti, Benoît Caritey, « Modèles et contre-modèles olympiques dans l’entre-deux-guerres, Ibid., p29. ↩︎
  7. Jean-Marie Brohm, 1936. Les Jeux Olympiques à Berlin, André Versailles éditeur, 2008 (rééd.). ↩︎

Notes

  1. Selon l’expression de Jean Vigreux dans : Le Front populaire (1934-1938), PUF, coll. Que sais-je ? 2011.
  2. Sur l’éducation physique et le sport scolaire : Jean Saint-Martin, L’éducation physique à l’épreuve de la nation (1918-1939), Vuibert, 2017 (rééd.)
  3. Sur l’œuvre de Léo Lagrange et son héritage, Christine Bouneau, Jean-Paul Callède (dir.), Léo Lagrange. Une perspective de renouvellement dans la construction des jeunes générations ? Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2012.
  4. Jean-Paul Callède, Les politiques sportives en France. Eléments de sociologie historique, Editions Economica, 2000.
  5. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Daphné Bolz, Stéphane Mourlane (dir.), Une histoire mondiale de l’olympisme (1896-2024), Editions Atlande, 2023.
  6. Daphné Bolz, Les arènes totalitaires. Fascisme, nazisme et propagande sportives, éditions du CNRS, 2008.
  7. Sur ces questions : Karen Bretin-Maffiuletti, Benoît Caritey, « Modèles et contre-modèles olympiques dans l’entre-deux-guerres. Le succès oublié des manifestations sportives ouvrières internationales », dans : (dé)politiser les Jeux olympiques, Cahiers d’Histoire, n°58, juillet-septembre 2023, p. 21-33.
  8. On lira avec intérêt, Benoit Caritey (dir.), La fabrique de l’information sportive : « L’Auto » (1900-1944), Reims, Épure, coll. « Sport, acteurs et représentations », 2020.
  9. Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, Editions la Découverte, 2020.
  10. Il occupe les fonctions de Sous-secrétaire d’Etat aux Sports, aux Loisirs et à l’Education physique (par-delà les changements d’appellation de son portefeuille) de juin 1936 à avril 1938. Sur l’histoire du Ministère de Sports, Marianne Lassus, Jeunesse et sports. L’invention d’un Ministère (1928-1948), INSEP, 2017.
  11. Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe, Perrin, coll. Tempus, 2021.
  12. Michaël Attali, Natalia Bazoge (dir.), Diriger le sport. Perspectives sur la gouvernance du sport du XXe à nos jours, Editions du CNRS, 2012.
  13. « Notre souci est moins de créer des champions et de conduire sur le stade 22 acteurs devant 40 000 ou 100 000 spectateurs, que d’incliner la jeunesse de notre pays à aller régulièrement sur le stade, sur le terrain de jeux, à la piscine (…) » Débats parlementaires, Chambre des Députés, séance du 14 décembre 1936.
  14. Pascal Ory, La Belle illusion, Ibid.
  1. Titre emprunté à Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, éditions du CNRS, 2016, (rééd). ↩︎
  2. Consulter : Alain Corbin, L’avènement des loisirs (1850-1960), Flammarion, coll. Champs histoire, 2020 (rééd.) ↩︎
  3. Antoine Prost, Pascal Ory, Jean Zay. Le ministre assassiné (1904-1944), Tallandier, 2015. ↩︎
  4. André Gounot, Les mouvements sportifs ouvriers en Europe (1893-1939). Dimensions transnationales et déclinaisons locales, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. Sciences de l’histoire, 2016. ↩︎
  5. Nicolas Ksiss (dir.), La FSGT. Du sport rouge au sport populaire, Paris, Editions La Ville brûle, 2014. ↩︎
  6. « L’esprit olympique veux aussi que les Jeux se déroulent pacifiquement, servent au rapprochement entre les peuples et à la fraternité des races. Il n’en sera pas ainsi à Berlin. Chaque manquement doit être dénoncé (…) Il faut que les Jeux reviennent dans la tradition, qu’ils soient à nouveau régis par l’idée de son rénovateur, Monsieur Pierre de Coubertin. Les sportifs français s’y emploieront de toutes leurs forces ». L’Humanité, 28 juillet 1936 (extrait). Cité par : Karen Bretin-Maffiuletti, Benoît Caritey, « Modèles et contre-modèles olympiques dans l’entre-deux-guerres, Ibid., p29. ↩︎
  7. Jean-Marie Brohm, 1936. Les Jeux Olympiques à Berlin, André Versailles éditeur, 2008 (rééd.). ↩︎