Mobilités et changement urbain, Bogota, Santiago et Sao Paulo
Compte-rendu de la rédaction
Le 10 avril 2016
Françoise DUREAU, Thierry LULLE, Sylvain SOUCHAUD et Yasna CONTRERAS (dir), Mobilités et changement urbain, Bogota, Santiago et Sao Paulo, Presses Universitaires de Rennes, coll. Espace et Territoires, 2014, 438 p., 24 euros.
Comme il est d’usage à l’issue d’une recherche collective – en l’occurrence pas moins de 25 chercheurs français et latino-américains appartenant à 5 équipes de recherche – ce livre est à plusieurs voix. Il prend les mobilités comme révélatrices des mutations territoriales à Bogota, Santiago et Sao Paulo, et conduit son analyse selon une méthode comparative et pluridisciplinaire.
Après deux chapitres donnant l’un le contexte dans lequel se trouvent les trois métropoles et l’autre la méthodologie suivie (délimitation des périmètres d’étude, constitution des bases de données, conduite des enquêtes et entretiens), on entre dans les résultats. Disons d’emblée que ces résultats sont d’un intérêt inégal. Sans en donner un résumé complet, on en retiendra ici quelques exemples. Le logement, problème majeur, est abordé à travers une ségrégation qui prend des formes différentes selon les métropoles et qui trouve son expression la plus nette, chose connue, dans les espaces résidentiels fermés. Les pratiques spatiales induites mettent en évidence que la mobilité est une composante de la production des inégalités et une expression de la hiérarchie sociale. A une minorité qui utilise la voiture individuelle, s’oppose une majorité soumise à l’inconfort et aux aléas des transports collectifs. A fortiori, l’incapacité à se déplacer parce que l’on habite une périphérie mal desservie et que l’on est pauvre comporte-t-elle le risque de l’exclusion.
Il est donc utile de comparer les solutions retenues pour améliorer les transports en commun, Le BRT (Bus Rapid Transit, bus rapide en site propre) inauguré en 2001 à Bogota par le Transmilenio est particulièrement prometteur pour l’investissement relativement réduit qu’il requiert, à preuve le fait que l’expérience ait fait école. L’insertion des migrants attire également l’attention, bien que l’accroissement naturel, comme des autres grandes villes latino-américaines, l’emporte aujourd’hui sur l’apport migratoire. On y voit le rôle des réseaux sociaux pour aider les nouveaux venus à trouver un logement (ce qui renforce la ségrégation résidentielle) et un travail. A cet égard, l’exemple des Boliviens et Paraguayens embauchés dans la confection à Sao Paulo est éclairant.
D’autres thèmes traités mériteraient d’être cités. Mais, si ce gros travail fourmille d’informations, force est de constater que celles-ci ne bouleversent pas toujours les connaissances déjà acquises. Sans doute n’est-il jamais inutile de vérifier les hypothèses. On peut néanmoins s’interroger sur la lourdeur du protocole de recherche mis en place pour arriver à des constats qui relèvent parfois du simple bon sens. Que le choix du logement dépende du revenu, du lieu de travail et de l’effectif des ménages, certes. Que des changements familiaux conduisent à déménager, et que le fait d’être propriétaire pousse à rester alors qu’être locataire facilite une plus grande mobilité résidentielle, certes aussi. Mais, n’est-ce pas ce qui se passe partout, dans toutes les villes du monde ?
Finalement, la comparaison entre les trois métropoles montre ses limites. Comparer peut faire mieux comprendre chacun des objets observés et mieux saisir les facteurs qui expliquent les convergences et les divergences. Ces buts sont-ils atteints ici ? Sur certaines questions, oui, mais sans qu’apparaisse très clairement en quoi l’approche par la mobilité spatiale serait, ainsi qu’il est affirmé en conclusion de l’ouvrage, un système tout à fait pertinent pour analyser le processus de métropolisation (p. 373). Même si la mobilité des citadins est liée au gigantisme des organismes urbains, aide-t-elle à analyser la métropolisation comme processus ? La preuve n’en est pas faite. Tel n’est d’ailleurs pas l’objectif du livre. Mais ce ne serait pas sortir du sujet que de poser la question suivante : l’inégale insertion des trois métropoles dans la mondialisation explique-t-elle les différences dans leurs organisations internes respectives et dans les mobilités qui en résultent pour les différents acteurs sociaux ? L’impact de ce qui se passe à l’échelle mondiale sur chacune des trois métropoles explique sans doute des phénomènes que l’ouvrage décrit sans donner toujours la clé qui pourrait les expliquer.
Ce livre apporte sans conteste de nombreuses informations sur les trois métropoles. Il intéressera fortement les spécialistes, mais sa lecture risque de paraître peu attrayante aux autres parce qu’il conserve de trop près le style d’un rapport de recherche. Donner des résultats précis n’est évidemment pas critiquable. Faut-il pour autant être détaillé au point que la surcharge de chiffres gêne parfois la nécessaire prise de recul. La diffusion d’une recherche serait plus large, et donc plus utile, si elle était plus accessible. Donner à voir des cartes plus lisibles y contribuerait. Synthétiser les résultats majeurs dans des résumés d’étape permettrait qu’apparaissent mieux les lignes de force et les tendances lourdes. La méthode comparative y serait plus clairement validée. Est-ce une critique ? Plutôt le regret qu’un travail considérable ne trouve peut-être pas l’audience qu’il mériterait.
Bernard BRET pour Historiens & Géographes.
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 17/03/2016. Tous droits réservés.