Mémoires et émotions. Au cœur de l’histoire des relations internationales
Compte-rendu de la rédaction
Le 27 décembre 2016
MARES Antoine et REY Marie-Pierre (dir), Mémoires et émotions. Au cœur de l’histoire des relations internationales, Publications de la Sorbonne, Paris, 2014, 335 pages.
Vingt-six historiens se sont réunis pour rendre hommage à leur collègue Robert Frank qui a souligné l’importance du concept d’émotion dans l’évolution des relations internationales aux XIX° et XX° siècles.
Parmi les contributions réunies dans le livre, l’Allemagne et ses rapports avec la France tiennent une place de choix. La première étude est à juste titre centrée sur Auschwitz, le plus grand cimetière du monde, lieu d’expression d’une émotion universelle en raison de la violence absolue qui y fut déployée. Le livre Das Amt qui suscita un intérêt passionné en Allemagne, lors de sa parution en 2010, pose la question de l’implication des diplomates germaniques dans le régime nazi et leur degré de connaissance de la Shoah, voire leur complicité avec le génocide. La chute du mur de Berlin en 1989 éveilla une intense émotion nationale et internationale. Les relations franco-allemandes constituent un vaste réservoir d’émotions et de ressentiments nourris par les guerres, le traité de Versailles, les rejeux de la mémoire, la périodique crainte française de voir renaître un Reich dominateur, toutes passions que la construction européenne et le traité conclu entre les deux pays essaient de ramener sur le chemin de la raison. Il n’en demeure pas moins que la célébration des anniversaires de la construction de l’Europe suscitent encore des émotions, celles-ci non agressives, exprimant espoir, fierté ou déception quant à l’avenir collectif du vieux continent. Les crises européennes récentes, comme celle de 2010-2013, paraissent plus violentes que celles du passé car elles sont amplifiées par l’écho moderne des médias et des sondages.
L’ouvrage analyse ensuite des émotions plus anciennes comme la stupeur et le désenchantement ressentis par les Français après la campagne de Russie menée par Napoléon Ier ; le siège des légations étrangères à Pékin en 1900 et les violences qui s’ensuivirent ; le petit incident de Tampico au Mexique en 1914 devenu une vaste crise diplomatique, militaire et géostratégique impliquant les Etats-Unis ; la guerre civile d’Espagne qui engendra tant d’enthousiasmes, d’engagements, de peurs ; la conférence de Munich en 1938 devenue le symbole stéréotypé de tous les échecs, les démissions, les indifférences ; la guerre froide qui éveilla de part et d’autre de multiples craintes ; la naissance contemporaine d’une culture-monde qui, en dépit du progrès matériel, suscite des appréhensions. La peur des épidémies, de l’effondrement économique général, du terrorisme traduit des angoisses collectives mêlant faits bien réels et irrationalité.
Ce livre savant montre que les émotions, individuelles ou collectives, liées à des événements traumatisants, attentats, crises, guerres, événements de plus en plus médiatisés, naissent motu proprio ou sont fortement instrumentalisés. Ces émotions constituent dans tous les cas un des grands moteurs des relations internationales.
© Ralph Schor pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 24/12/2016. Tous droits réservés.