Lin Zhao « combattante de la liberté »
KERLAN Anne, Lin Zhao « combattante de la liberté », Paris, Fayard, 2018, 378 pages, 24 €
L’existence de Lin Zhao a été révélée en 2004 par le cinéaste Hu Jie qui a réalisé le documentaire « A la recherche de l’âme de Lin Zhao », série d’entretiens qui ont conduit Anne Kerlan à concevoir le projet d’écrire une véritable biographie historique. Ne pouvant de nouveau faire appel aux témoins de Hu Jie (ils sont soit morts, soit trop âgés pour répondre à des questions, ou bien n’ont pas répondu aux nouvelles sollicitations), elle a pu néanmoins consulter ceux de leurs écrits qui ont été mis en ligne. Surtout, elle a rencontré Tan Chan Xue, amie de Lin Zhao du temps de leur collaboration au journal Xinghuo (Etincelles) dont il sera question ci-dessous, qui lui a remis un volume de cinq cents pages dactylographiées des textes de Lin Zhao écrits entre 1947 et 1968. Ce corpus a pu être validé en le confrontant au dépouillement du fichier de la Fondation Hoover, à San Francisco, où Peng Lingfan, sœur de Lin Zhao, a déposé en 2009 ses originaux remis par l’administration de Shanghai 1. En revanche, le dossier judiciaire de Lin Zhao reste fermé.
De son vrai nom Peng Lingzhao, Lin Zhao est née dans une famille cultivée de Suzhou, près de Shanghai. Elle vit l’occupation japonaise puis, à l’âge où l’on prend conscience des réalités sociales (elle a treize ans en 1945), elle observe le retour au pouvoir des nationalistes de Chiang Kaï-chek qui commencèrent par garder pour eux les biens confisqués aux Chinois par les Japonais. En 1946, dans l’un de ses premiers textes, Lin Zhao dénonce « la génération précédente qui est pourrie » et se tourne alors vers le communisme pour « changer le pays, changer la société ». A dix-neuf ans, elle est responsable de la réforme agraire dans un petit village où elle fait condamner à mort les propriétaires fonciers et assiste à leur exécution. Elle écrit : « En les voyant mourir sous les balles, je me sentais aussi enthousiaste que ceux qui avaient directement souffert par leur faute. » Elle dénonce aussi ses parents comme « bureaucrates réactionnaires de l’Ancien Régime. » Elle abandonne alors le nom de Peng Lingzhao et se fait appeler Lin Zhao. Malgré tout cela, elle n’échappe pas aux séances de critiques en raison de son origine de classe. Dans ses écrits du moment, elle dénonce son infantilisation et songe au suicide. En 1954, Lin Zhao réussit brillamment le concours d’entrée au département de journalisme de Beida (Université de Pékin) où l’esprit du 4 mai 1919 reste vivace. Ainsi, lors du mouvement des Cent Fleurs (1957), le journal de l’Université, Agora, réclame la « démocratie socialiste ». Le 22 mai, Lin Zhao prend la défense des contestataires en se désignant nommément. Elle déclare : « N’a-t-on pas demandé aux personnes extérieures au parti de donner leur avis ? Quand on ne dit rien, on est harcelé pour dire quelque chose ! Et quand on parle, voilà qu’on essuie les critiques (…) J’ai toujours senti qu’il y avait une contradiction entre le Système et ma conscience. » (p.136). Lors de la campagne anti-droitière, qui commence en juin de la même année, elle est soumise à des séances de critiques mais refuse de reconnaître ses « fautes ». Exclue de la Ligue de la jeunesse, elle tente de se suicider. Marginalisée, Lin Zhao ne désarme pas et participe, en 1960, à la rédaction du journal Xinghuo (Etincelles) qui prend comme modèle la Fédération des Communistes yougoslaves. Les membres du groupe sont arrêtés avant la parution du deuxième numéro. Lin Zhao est incarcérée à Shanghai d’où elle rédige un appel à l’O.N.U., écrit des lettres aux éditeurs du Quotidien du Peuple. Elle reçoit ses visiteurs avec un bandeau blanc sur le front sur lequel elle a écrit « injustice » avec son sang. Pendant la Révolution culturelle, Lin Zhao sert d’exutoire lors de séances collectives destinées à galvaniser le moral des révolutionnaires. Faisant la grève de la faim, elle est soumise à un gavage naso-gastrique. Le 16 avril 1968, Lin Zhao est condamnée à mort. La peine semble avoir été signée à Shanghai par Zhang Chunqiao, membre de la « bande des Quatre ». Elle est exécutée par balle. Consciente de la dégradation de son état physique, Lin Zhao, qui était chrétienne, avait annoncé son sacrifice. Mais l’auteure estime que c’est son activité inlassable d’écriture, comme si une discussion était possible avec ses adversaires, qui a permis à Lin Zhao de résister jusqu’à sa condamnation à mort. Elle considère aussi que Lin Zhao a illustré l’échec d’un système qui voulait avant tout éradiquer l’esprit de résistance, ce qui pourrait expliquer qu’elle n’est toujours pas réhabilitée. Anne Kerlan avait pris soin dans son introduction de préciser que sa biographie de Lin Zhao n’est qu’« une trajectoire parmi des millions ». Contextualisant parfaitement son propos, elle retrace le parcours vécu par une jeune femme d’abord littéralement transportée par la perspective révolutionnaire de régénération de la société chinoise, allant jusqu’à participer à des exactions, puis plongée dans des luttes idéologiques incessantes, et finalement sacrifiant sa vie pour sauvegarder sa liberté de pensée. Loin des idées simplistes, le livre d’Anne Kerlan nous fait entrer dans la complexité des réactions des Chinois confrontés à la révolution communiste.
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© Paul Stouder (IA-IPR) pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 13/01/2019.
- Anne Kerlan ne s’est pas rendue à San Francisco en raison des conditions drastiques mises par Peng Lingfan pour consulter les textes de sa sœur. ↩︎
- Anne Kerlan ne s’est pas rendue à San Francisco en raison des conditions drastiques mises par Peng Lingfan pour consulter les textes de sa sœur. ↩︎