Les Jeux olympiques et paralympiques face au règlement climatique : entre adaptations et menaces

Jean-Paul Momont
Le 2 avril 2024

Par Jean-Paul Momont.

Les Jeux olympiques et paralympiques face au règlement climatique : entre adaptations et menaces

Le 2 décembre 2010, en attribuant l’organisation de la Coupe du monde de football au Qatar, la FIFA ouvrait une longue période de discussion et de débat sur la pertinence de l’organisation d’un événement sportif de grande ampleur dans un pays où les conditions climatiques se révèlent particulièrement contraignantes pour la pratique sportive. Le projet lancé envisageait dès le début de lourds investissements logistiques destinés à contourner la contrainte des fortes températures auxquelles les sportifs de haut niveau de la majorité des pays qualifiés n’ont pas l’habitude d’être exposés. Ce choix et ce projet permettent de poser la question de l’adaptation des grands événements sportifs aux effets en cours du dérèglement climatique. Les Jeux Olympiques qui constituent le plus grand événement sportif se trouvent aussi confrontés à cet énorme défi avec une ampleur beaucoup plus importante que la Coupe de monde de football, par la diversité des sports concernés et le nombre des compétitions et des sportifs. Cette situation rend nécessaire des adaptations plus nombreuses et plus complexes à des contraintes climatiques qui se multiplient et vont aussi s’amplifier, à un tel point qu’elles peuvent remettre en cause même l’existence sur le long terme de cet évènement central du sport mondial. Le dérèglement climatique touche d’abord la pratique sportive comme toutes les autres pratiques spatiales. S’il concerne directement l’organisation des Jeux d’été, et, plus encore, d’hiver, le changement climatique, par la diversité de son impact selon les pratiques, oblige à des adaptations contrastées, aux effets multiples, tant sportivement qu’en termes politiques ou environnementaux.

1) Le changement climatique, une contrainte croissance pour l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques

• Un dérèglement climatique aux effets multiples, qui augmente la contrainte pour l’organisation des évènements

Le dérèglement climatique est à l’origine d’un ensemble de mécanismes complexes et variés que l’on peut résumer par deux phénomènes majeurs qui influencent les pratiques des sportifs lors des Jeux, comme dans leurs pratiques régulières : la montée globale des températures et la multiplication des fluctuations climatiques. Ce second point est le plus contraignant pour les grands événements sportifs, car il oblige à mettre en place des stratégies d’adaptation à l’imprévu plus importantes que par le passé. La gestion des aléas météorologiques n’est pas nouvelle, elle a toujours été présente lors des différentes olympiades. Aux Jeux d’hiver de Nagano en 1998, 9 épreuves sur les 69 ont ainsi dû être modifiées et reprogrammées à cause des conditions métrologiques. Ce qui est nouveau, c’est leur fréquence et leur ampleur qui devient un des éléments majeurs dans la préparation des Jeux.

Des effets multiples sur le déroulement de l’évènement

Deux effets dominent les contraintes d’organisation. D’abord le réchauffement réduit le manteau neigeux en quantité comme en qualité, ce qui fragilise l’organisation des Jeux d’hiver. Cette contrainte est actuellement au coeur des réflexions du Comité international olympique, et questionne sur l’avenir de l’évènement. Les débats sont connus car largement relayés par les médias du monde sportif. L’autre contrainte est celle des canicules estivales qui ont tendance à se multiplier interrogeant l’organisation des Jeux Olympiques d’été. A ces deux contraintes majeures, on peut ajouter les effets du climat sur la gestion de l’eau qui peut être perturbée par des pluies diluviennes ou insuffisantes, rendant difficiles les épreuves en eaux vives. En aout 2023, des épreuves expérimentales en pleine eau dans la Seine ont ainsi dû être annulées suite à plusieurs violents orages qui avaient modifié l’équilibre bactériologique.
Les effets du climat et plus particulièrement des hautes températures sur les performances des sportifs ont été largement étudiées dans le domaine physiologique. Le WBGT ou indice thermomètre-global-mouillé, mis au point aux Etats-Unis pour appréhender l’impact des chaleurs humides sur les militaires, permet de mettre en valeur la notion de stress thermique. Il est aussi appliqué aux pratiques spatiales sportives par plusieurs chercheurs en France. Geoffrey Berthelot, chercheur à l’INSEP a démontré que la température idéale pour la course de fond était de 10 degrés alors que pour le sprint, elle est de 23 degrés ; dans les deux cas une situation de canicule pénalise donc les athlètes. Les effets des hautes températures touchent également les athlètes dans leur préparation physique, leur récupération et leur santé mentale, comme a pu le démontrer la psychologue de la performance Aurélie Collado.

2) Des événements plus ou moins exposés en quête d’adaptations de plus en plus difficiles

• Une exposition aux aléas liés au changement climatique qui se révèle particulièrement contrastée selon les disciplines

La contrainte climatique se révèle très contrastée durant les Jeux selon les disciplines concernées, en particulier si elles sont intérieures ou extérieures. Les disciplines extérieures se trouvent exposées directement aux aléas hiver comme été. Les effets du changement climatique les influencent donc sans possibilité d’échappement.

• Les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver confrontés à un recul massif de l’enneigement

Les Jeux Olympiques d’hiver sont les plus concernés par le changement climatique, la réduction de l’enneigement réduisant considérablement les possibilités d’organisation de l’évènement. Les Jeux d’hiver de Pékin en février 2022 ont montré au monde des pistes enneigées de neiges artificielles, présentant des compétitions d’hiver artificialisées à l’extrême. Selon une enquête publiée en décembre 2021 dans la revue Current Issues in Tourism, sur les 21 villes ayant organisé l’évènement depuis sa création, une seule, Sapporo, pourrait en 2100 l’organiser encore, si l’on tient compte du scénario du GIEC, sans respect de l’accord de Paris. Si on envisage le respect de l’accord de Paris, elles pourraient être au nombre de huit. Selon Thomas Bach président du CIO, en 2040, dix pays pourraient au maximum organiser les Jeux d’hiver contre quinze actuellement.
L’adaptation des Jeux olympiques d’hiver nécessite d’améliorer la gestion du stock de neige disponible ou créée. Cette incertitude grandissante s’accompagne d’une augmentation de l’utilisation de flocons artificiels, initiée lors des Jeux de Lake Placid aux Etats-Unis, en 1980. A Vancouver en 2010, les organisateurs ont eu recours à des livraisons de neige par hélicoptères. En 2014, à Sotchi, la poudreuse a été stockée plusieurs mois sur les hauteurs. Enfin les Jeux de Pékin, en 2022, furent les premiers à se tenir sur une neige 100% artificielle. La hausse des températures moyennes en hiver dans les villes hôtes menace l’organisation future des Jeux d’hiver, d’autant que le coût de la gestion et de la création de neige ne cesse d’augmenter.

• Les Jeux olympiques et paralympiques d’été confrontés au risque caniculaire

Les canicules durant les Jeux d’été ont déjà été observées dans l’histoire des compétions. Déjà en 1904 les marathoniens avaient fortement souffert des hautes températures. Deux évènements récents ont accéléré la prise de conscience de ce problème croissant : les championnats d’athlétisme de 2019 à Doha et les Jeux de 2021 à Tokyo. D’abord à Doha, en septembre 2019 les épreuves se déroulent sous des températures très élevées qui pénalisent les performances des sportifs. Les abandons se multiplient lors des épreuves de marche et de course hors stade. Le marathon féminin voit 28 abandons sur 68 concurrentes, ce qui représente un taux de forfaits inédit. Quant aux Jeux de Tokyo, repoussés en 2021 en raison de la crise sanitaire, ils ont été marqués par une vague de chaleur qui a touché le Japon durant les épreuves et qui n’avait pas été envisagée lors du dépôt de candidature de la ville. Plusieurs athlètes ont abandonné à la suite d’une insolation comme la tennisman Paula Boadosa, ou l’archère Svetlana Gomboeva. Les médias du monde entier se sont fait l’écho des huit arrêts de jeu pendant le match entre Daniil Medvedev et Fabio Fognini le 28 juillet 2021, en raison des fortes chaleurs.
La gestion des conditions caniculaires intervient également dans le cadre de la préparation des sportifs et de leur récupération après les épreuves. Le choix de l’équipe d’organisation des Jeux de Paris 2024 est de construire un village olympique sans recourir à la climatisation, pour des raisons de normes environnementales. Ce choix a été contesté par plusieurs délégations qui ont menacé de ne pas y loger pour permettre aux sportifs de se préparer et de récupérer dans des conditions optimales. Des ajustements ont donc finalement été adoptés pour permettre une climatisation modérée. Certaines préparations, en particulier pour les épreuves de marche sportive, s’effectuent aussi avec le recours aux chambres thermiques c’est-à-dire dans une pièce où l’on règle la température et l’humidité en fonction de ses besoins.
Les modes d’adaptation varient selon les disciplines et les épreuves. Sur les trente-deux disciplines présentes aux prochains Jeux olympiques et paralympiques de Paris, vingt-et-une s’effectuent en intérieur ce qui limite leur exposition aux aléas climatiques, tandis que vingt-deux s’effectuent en plein air mais dans des espaces fermés rendant possibles des adaptations partielles. En revanche, les neuf autres disciplines, en plein air et hors stade, sont confrontées directement aux aléas (aviron, canoé, cyclisme sur route, mountain bike, natation marathon, triathlon et pentathlon). A ces disciplines on peut ajouter l’épreuve d’athlétisme du marathon et les épreuves de marche sportive qui sont les seules épreuves d’athlétisme se déroulant hors stade.
Les changements climatiques peuvent modifier les conditions environnementales, ce qui peut nécessiter des ajustements en termes de calendrier et de temporalité. La canicule qui a touché Tokyo durant les Jeux de l’été 2021, a permis de rappeler que ceux de 1964, qui avaient eu lieu en octobre, y avaient échappé. Des épreuves, en 2021, ont ainsi été modifiées pour se dérouler à des heures moins chaudes.
Le risque de canicule est au cœur des préoccupation des Jeux de Paris, la ville ayant connu durant l’été 2022, treize journées avec une température moyenne supérieure à 35 degrés. Il préoccupe aussi les organisateurs des Jeux de Los Angeles programmés du 9 au 20 juillet 2028, alors que pendant l’été 2023, si la température moyenne y fut habituelle (27.8°), elle s’est avérée supérieur à 45° plusieurs jours d’affilée en août. La multiplication des périodes de canicule pose la question du maintien de la saison la plus chaude pour les Jeux d’été.

3) Des effets multiples qui sont aussi politiques et géopolitiques

• Des infrastructures de plus en plus lourdes financièrement

Les changements climatiques peuvent également influencer le choix de la ville hôte des Jeux olympiques. Certaines villes peuvent devenir moins adaptées en raison des changements climatiques, tandis que d’autres pourraient devenir plus attrayantes en raison de conditions plus favorables et des moyens disponibles en termes d’équipement. Alors que les économistes Nathalie Fabry et Sylvain Zeghni ont observé un recul de la motivation globale de villes qui hésitent de plus à candidater face à la charge financière et logistique des Jeux, cette contrainte climatique pourrait amplifier le phénomène.
Cette évolution a amené les organisateurs des Jeux de Paris à vouloir être exemplaire sur la qualité environnementale de ses équipements. Le choix a été fait de constructions bas-carbone privilégiant l’utilisation du bois, pour éviter des émissions de carbone trop élevées observées dans la fabrication du béton et de l’acier. La conception des infrastructures permet aussi de réduire la consommation de chauffage et la plupart des bâtiments du village seront équipés d’un système de refroidissement à base d’eau.

• Les Jeux d’hiver en voie de disparition ?

Le dérèglement climatique induit une forte hausse du coût de l’organisation, ce qui a pour effet de réduire les possibilités de candidature aux pays les plus riches et les moins exposés au manque de neige. Les Jeux d’hiver ont depuis leur création été un rassemblement de sportifs venus de pays des latitudes tempérées écartant les pays du Sud, parmi les moins riches de la planète (108 des 205 comités olympiques nationaux n’ont jamais participé aux Jeux olympiques d’hiver). A l’avenir, l’évolution en cours risque d’accentuer le processus, en réduisant le nombre de pays participant, ce qui va à l’encontre de l’esprit universaliste affiché par les dirigeants du monde olympique.
Les Jeux paralympiques d’hiver sont d’ailleurs encore plus menacés, car ils sont placés un mois après les compétitions olympiques, ce qui les exposent davantage à un manque de neige. Une réflexion est engagée actuellement pour les placer juste après les Jeux olympiques, ce qui est tout à fait possible mais nécessiterait un travail de logistique encore plus lourd.
La décision du 29 novembre 2023 d’attribuer à la France l’organisation des Jeux d’hiver 2030 est révélatrice de cette évolution puisque, situation inédite, les autres territoires porteurs de projets ont retiré leur candidature.

• Des Jeux durables, une perspective ou un mythe ?

Les questionnements sur l’avenir des Jeux amènent le CIO comme les comités nationaux à modifier leur organisation, pour en faire un évènement marqué par les caractéristiques du développement durable. Dans cette démarche, le comité d’organisation des Jeux de Paris 2024 s’est fixé pour objectif de réduire de moitié les émissions de carbone par rapport à la moyenne de Londres 2012 et de Rio 2016. Les organisateurs des Jeux bénéficient désormais d’un nouvel outil, le Coach Climat événements, qui leur permet d’estimer, comprendre et réduire leur empreinte carbone. La multiplication des innovations technologiques dans le domaine des équipements illustre cette volonté politique. Sans en contester la réalité, elles sont aussi largement mobilisées dans les actions de promotion de l’évènement, au risque de suspecter un verdissement abusif de certaines mesures.
Concernant les Jeux d’hiver, la notion de durabilité fait l’objet d’une réflexion intense au sein du CIO, toutes les technologies utilisées depuis vingt ans sont coûteuses financièrement et, surtout, fortement consommatrices de ressources en énergie et en eau. Le choix de la durabilité est donc particulièrement difficile pour les Jeux d’hiver qui suscitent des réactions de plus en plus critiques de la part des ONG environnementalistes et d’une partie de l’opinion publique.
Cette volonté de durabilité des Jeux par les infrastructures oublie cependant un des facteurs majeurs de la non-durabilité de l’évènement : la venue d’un nombre important de supporters du monde entier, recourant principalement au transport aérien, contributeur important du dérèglement climatique. Les Jeux de Rio en 2016 avaient accueilli 2 millions de visiteurs dont 50% n’étaient pas brésiliens. Ceux de Paris espèrent entre 11 et 16 millions de visiteurs en majorité étrangers, participation qui, si elle se réalise, sera historique, au prix d’un bilan carbone considérable peu évoqué dans la communication officielle.

Conclusion

Les défis posés par le dérèglement climatique touchent donc l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques dans leur dimension évènementielle. Les risques climatiques deviennent un ensemble de risques majeurs essentiels à prendre en compte pour permettre le bon déroulement et la réussite de l’évènement. Les adaptations sont possibles par un effort technologique autant que par une réflexion sur la saisonnalité des compétitions et la temporalité des épreuves. L’avenir des Jeux semble donc tout à fait possible même si cela nécessitera des choix d’organisation intégrant une souplesse dans les pratiques, et comme dans d’autres domaines des changements de comportement. L’expérience des Jeux de Tokyo de 2021, « des jeux confinés » a montré une capacité d’adaptation de l’évènement à une situation difficile et inédite. On peut espérer une même capacité d’adaptation aux aléas climatiques. Cependant un clivage entre les Jeux d’été et d’hiver se creuse. Les perspectives pour les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver sont beaucoup plus sombres et posent la question de l’universalité des épreuves hivernales.

Eléments bibliographiques

– J.-P. Augustin, Le sport, une géographie mondialisée, n°8112, La Documentation française, 2016.
– F.-M.Bréon, G.Luneau, J.Jouzel, Atlas du climat. Face au défi du réchauffement, Autrement, 2021 (3e édition).
– N.Fabry, S.Zeghni, « Pourquoi les villes ne veulent-elles plus accueillir les Jeux Olympiques ? le cas des JO de 2022 et 2024 », Revue Marketing territorial, Hiver 2020.
– P.Gillon, F.Grosjean, L.Ravenel, Atlas du sport mondial, Autrement, 2010.
– D.Scott, N.L.B. Knoles, S.Ma, M.Rutty, R. Steiger, « Climate change and the future of the Olympic Winter Games: athlete and coach perspectives », Current Issues in Tourism, Volume 26/3, 2023, p.480-495.

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