Les Archives Nationales du Monde du Travail

Par Raphaël Baumard, Anne-Claire Bourgeon, Marine Huguet, Gersende Piernas et Corinne Porte
Le 28 septembre 2021

Motte-Bossut : du château de l’industrie aux Archives nationales du monde du travail (ANMT)

Véritable forteresse néogothique, cet immense château en briques, ancienne filature de coton, dresse ses différents corps de bâtiment au cœur de Roubaix. Construite de 1853 à 1922, la « filature monstre » comme on la surnomme, associe sobriété de l’architecture industrielle et originalité d’un décor néogothique (cheminées crénelées, fenêtres de style cathédrale, pignons à créneaux…). Les parties anciennes de l’usine (dont les façades) sont protégées au titre des monuments historiques par un arrêté du 30 mars 1978.
La saga Motte-Bossut prend fin avec la fermeture définitive de l’usine en avril 1981. Son emprise foncière devient alors un enjeu de rénovation urbaine et de préservation du patrimoine. Deux projets voient le jour : celui de la ville de Roubaix avec la création d’un centre international de communication « téléport » et celui de l’État avec l’implantation du premier « centre des archives du monde du travail ».
On a coutume de dire qu’il s’agit du plus petit des grands travaux de François Mitterrand ! Dans son discours du 24 août 1988 annonçant la construction de la « très grande bibliothèque », le président de la République fait allusion « [aux] archives (…) en péril, celles des entreprises touchées par les bouleversements de la société » et précise : « (…) aussi devons-nous aider à la préservation des archives issues des organismes économiques, sociaux, grâce auxquels s’organisent les relations humaines au sein du monde du travail ».
L’objectif de départ est ambitieux ! Il s’agit d’ouvrir cinq centres d’archives économiques dans les grandes régions industrielles : le Nord-Pas-de-Calais est désigné pour recevoir le premier. La réhabilitation (1989-1993) des différents bâtiments, symboles de la désindustrialisation, est confiée au cabinet AREA de l’architecte Alain Sarfati. Mais quand le centre des archives du monde du travail est inauguré en 1993, le rêve a fait long feu. Il n’y aura pas d’autres centres créés.
Si dans l’esprit originel, il s’agissait de conserver et de mettre en valeur les fonds d’archives en péril du fait des liquidations et dépôts de bilan des établissements industriels, et plus principalement des usines textiles et exploitations houillères du nord de la France, le Centre des archives du monde du travail s’est transformé, par la force des évènements, en Archives nationales du monde du travail, service à compétence nationale du ministère de la Culture en 2006.

Les Archives nationales du monde du travail : entrée dite du « pont-levis ».
Les Archives nationales du monde du travail : entrée dite du « pont-levis ».

Le programme scientifique, culturel et éducatif (PSCE) : un outil de gouvernance

Parce qu’il définit l’identité et la politique des ANMT, le PSCE est un document fait pour être partagé avec l’ensemble des acteurs (équipe des ANMT, réseaux des professionnels, des partenaires scientifiques et culturels…), afin que chacun ait pleine connaissance des enjeux et des perspectives de l’établissement dont les missions sont précisées par l’arrêté de 2006 : les ANMT collectent, conservent et valorisent « les archives publiques et privées à caractère national, relatives au monde du travail, produites par des entreprises et des mouvements économiques et sociaux ».
Outil de gouvernance, le PSCE peut être qualifié de feuille de route pour les quatre années à venir des actions scientifiques, culturelles et pédagogiques des ANMT. La stratégie s’organise en trois axes : la politique de collecte des fonds d’archives ; l’ancrage dans les réseaux du « monde du travail » : professionnel (archivistes), scientifique (recherche académique et recherche appliquée), culturel et éducatif (institutions et associations) ; la démocratisation de l’accès au patrimoine : accès aux sources historiques, médiation physique et numérique, collaboration avec les déposants et donateurs.
Outil d’aide à la décision, le PSCE permet ainsi de réelles perspectives d’évolution de l’établissement.

Un établissement unique en France pour conserver la mémoire du travail

Originellement conçu pour couvrir uniquement le Nord-Pas-de-Calais, le Centre des archives du monde du travail (CAMT) a collecté dans les années 1990 de nombreux fonds à caractère régional voire local. Il n’est ainsi pas surprenant que soient entrées au CAMT des archives reflétant l’empreinte textile et minière d’un territoire marqué par son héritage industriel. Une identité encore mal définie a par ailleurs conduit le service à collecter au fil des ans des fonds en lien avec des domaines très divers : monde du sport, architectes, associations religieuses, militants locaux. Afin de clarifier cette identité, le PSCE, arrêté pour les années 2020-2025, a précisé les nouveaux contours de la collecte des ANMT. Il y réaffirme deux orientations claires : sont collectés des fonds de dimension nationale et internationale, et centrés sur le monde du travail. Mais qu’entendre par « monde du travail » ? Il s’agit majoritairement des entreprises, syndicats, comités d’entreprises et associations œuvrant dans le monde du travail. Cette politique de collecte est depuis 2017 appliquée lors du comité des entrées qui analyse la pertinence d’accepter ou non les propositions faites. Confortées par cette politique, les ANMT sont progressivement mieux reconnues par le public et au sein du réseau des archives, comme le souligne le projet de collecte d’archives orales soutenu en 2020. Collecte d’archives orales Sollicitées par l’entreprise Perles d’Histoire, spécialisée dans la valorisation du patrimoine des entreprises, les ANMT se sont engagées aux côtés de quatre partenaires afin de collecter la mémoire des dirigeants au cours de la crise sanitaire du Covid-19. Intitulé « Mémoires des entreprises au temps de la Covid-19 », le projet a consisté à collecter le témoignage d’une quarantaine de dirigeants de grandes entreprises françaises telles Air France, La Redoute, Leclerc, Michelin ou encore le Crédit Agricole. Au cours d’entretiens enregistrés ou filmés d’une trentaine de minutes, les dirigeants ont répondu à un questionnaire abordant les thèmes de la prise de décision, la gestion des équipes ou bien les enseignements tirés. Le corpus est aujourd’hui disponible sur le site internet des ANMT pour les enregistrements dont la communicabilité est immédiate. La collecte a été présentée lors d’une journée d’études en mars 2021 avec les partenaires : Perles d’Histoire, le cabinet d’audit KPMG, l’Observatoire B2V des Mémoires ainsi qu’ESCP Business School. Si les ANMT avaient déjà recueilli par le passé des témoignages oraux, le projet manifeste à plus d’un titre une démarche inédite pour l’institution. La dimension nationale des témoins, l’inscription très actuelle de ce projet dans la société d’aujourd’hui, ainsi que la rencontre avec des partenaires insolites/atypiques, ont permis aux ANMT de confirmer leur ambition nationale.
Visuel de la campagne, réalisation Perles d’Histoire, graphisme Le Duo.
Visuel de la campagne, réalisation Perles d’Histoire, graphisme Le Duo.

Les débuts du Centre : richesse et hétérogénéité des fonds

La diversité des fonds est inhérente à l’histoire de l’institution, d’abord conçue comme centre régional. Après l’arrivée de fonds locaux et régionaux collectés entre 1988 et 1994, les fonds qui parviennent au Centre émanent des Archives nationales à Paris, plus précisément de la section des Archives d’entreprises, et parfois du Centre des archives contemporaines de Fontainebleau. Cotés AQ pour les fonds d’entreprises et AS pour les fonds d’associations, ils constituent la première assise du centre. Dès les débuts/origines, il s’agit de conserver deux échos différents d’un même univers. Parfois contradictoires mais souvent complémentaires, archives des entreprises et archives du dialogue social forment un ensemble d’une grande richesse.

La mémoire du travail : vaste(s) entreprise(s)

Les fonds de la série AQ comptent parmi les plus prestigieux des ANMT dans les secteurs de la banque, des mines ou des chemins de fer. Sont notamment conservées des archives de la Banque Camondo, la banque Rothschild, le groupe Marine-Wendel ou encore les archives de la Compagnie des chemins de fer de l’Est. Par la suite sont collectées des archives de différents secteurs, avec une prédominance pour les domaines de la sidérurgie-métallurgie (dont le groupe Arbel), les transports, le commerce ou la construction (fonds de l’entreprise Pelnard-Considère-Caquot). Si quelques exceptions traitent de la période moderne, la plupart des archives concerne la période contemporaine. Le prisme d’abord régional du centre conduit à conserver la mémoire industrielle et particulièrement textile et minière de la région, ce qui explique l’empreinte géographique régionale voire locale de certains fonds (ainsi les fonds des compagnies minières du Nord et du Pas-de-Calais, dont l’entrée 1994 50). On notera également la complexité du cas de certains établissements publics, tels Gaz de France ou Charbonnages de France. Pour ces derniers, c’est bien la proximité du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais qui est à l’origine du versement des fonds aux ANMT. La validation du PSCE a permis de clarifier les équivoques sur ce point. Depuis quelques années, les fonds collectés sont exclusivement d’envergure nationale ou internationale, à l’image de l’entreprise Lafarge (entrée 2019 2), Thomson CSF (entrée 2017 12) ou la compagnie Eiffel. Qu’entend-t-on au juste par « archives d’entreprise » ? Pensée avant tout dans son acception commerciale (code du commerce), l’entreprise a un but économique centré sur la recherche du profit. Les archives pouvant être consultées aux ANMT sont toutefois bien plus diverses que les documents financiers. Statuts, procès-verbaux de conseils d’administration ou d’assemblée générale, documents sur la gestion du personnel et des biens, activité de production : autant d’archives que de missions au sein d’une entreprise. L’entreprise Fives Fives fait partie de ces entreprises qui ont confié une grande partie de leurs archives aux ANMT. Aujourd’hui groupe d’ingénierie industrielle, l’entreprise est aux XIXe et XXe siècles spécialisée dans la construction de matériels mécaniques, notamment à destination des sucreries et du matériel ferroviaire. Elle est, entre autres, connue pour la réalisation du pont Alexandre III à Paris ou les ascenseurs de la Tour Eiffel. En 2019 et 2020 a été classé aux ANMT, avec l’aide d’un prestataire, un fonds de 1200 liasses techniques, dans lesquelles on trouve, pour chaque machine ou installation réalisée, un plan d’ensemble et des plans de détails. Aidé, pour la compréhension de ces plans techniques, par un ancien employé de Fives, le traitement a permis de conserver l’intégralité des plans d’ensemble de chaque projet, ainsi qu’une sélection de dossiers complets sur des projets d’importance. On pourra ainsi consulter très prochainement le plan d’une chaudière à carbonater destiné à la sucrerie d’Aranjuez (Espagne) ou celui d’une installation frigorifique pour l’Hôtel Royal à Evian.
Hôtel Ritz (Madrid), installation frigorifique n°7, Fives-Cail-Babcock et anciennes sociétés absorbées, ANMT, 1994 10 1865.
Hôtel Ritz (Madrid), installation frigorifique n°7, Fives-Cail-Babcock et anciennes sociétés absorbées, ANMT, 1994 10 1865.

Du côté des travailleurs

Écrire l’histoire du travail ne serait qu’une esquisse incomplète si seules étaient conservées les archives des instances dirigeantes ou celles de l’entreprise comme personnalité morale. L’histoire des revendications liées au travail, quel qu’en soit leur objet, est également documentée aux ANMT. Pendant de la série AQ, les fonds cotés AS, provenant des Archives nationales, correspondent à des fonds de comités professionnels (comme le fonds du Comité professionnel de l’industrie des pâtes alimentaires), ou de syndicats (tel le Conseil national du patronat français). Au début des années 1990 sont collectées des archives de particuliers aux profils variés : militant, prêtre-ouvrier, anthropologue, mais aussi des fonds plus régionaux, tel des unions régionales syndicales. Par la suite, l’accroissement des fonds tient majoritairement à des dons ou dépôts de militants, d’associations religieuses, d’unions régionales de syndicats et de cabinets d’architectes. Les associations de lutte contre la pauvreté ont également confié aux ANMT une partie de leurs archives : c’est le cas du Secours populaire français (dont les affiches numérisées sont en ligne), d’Emmaüs International ou des Restos du cœur. L’élaboration du PSCE des ANMT a conduit à un net changement de politique. Les fonds collectés aujourd’hui proviennent, soit de syndicat d’envergure nationale (ainsi le fonds de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, entrée 2017 14), soit d’association ayant une action sur tout le territoire (comme le Secours populaire, entrée 2015 2). Les domaines représentés demeurent d’une grande diversité : textile, construction maritime, agriculture, enseignement. On pourra, pour identifier ces fonds, consulter l’accès thématique sur le site internet. Tout comme dans le département des archives d’entreprises, une attention particulière est portée à la question de la propriété juridique. Sont ainsi privilégiées les archives issues de l’instance dirigeante d’un syndicat ou d’une association, plutôt qu’un militant ayant conservé ses documents de travail. Conscientes de s’insérer dans un environnement militant et associatif déjà fort, les ANMT n’ont pas vocation à se substituer à des services d’archives spécialisés déjà existants, tel le centre de documentation Gabriel Ventejol ou le service d’archives de la CFDT. Il s’agit plutôt de réorienter au mieux ceux qui souhaitent confier leurs archives, selon des critères de pertinence scientifique et géographique. La CFTC Entrées en 2018 par voie de don, les archives photographiques et audiovisuelles de la Confédération française des travailleurs chrétiens est un témoignage riche et cohérent de l’histoire du syndicat sur presque un siècle (1919-2004). Sous forme de photographies, négatifs, diapositives, planches contact et cassettes, défilent les personnalités marquantes et les événements fondateurs du syndicat. Portraits de Jules Zirnheld, Gaston et Jacques Tessier, photos des congrès et des manifestations, micros-trottoirs et émissions télévisées composent ce corpus. Malgré un classement exigeant, il reste à identifier, sur certains documents, quelques figures encore anonymes. L’inventaire de cette entrée sera bientôt disponible en ligne.
Manifestation de mineurs devant l’Arc de Triomphe, 14 mars 1963, archives photographiques et audiovisuelles de la Confédération française des travailleurs chrétiens, ANMT, 2018 1 1273.
Manifestation de mineurs devant l’Arc de Triomphe, 14 mars 1963, archives photographiques et audiovisuelles de la Confédération française des travailleurs chrétiens, ANMT, 2018 1 1273.
Une bibliothèque qui se spécialise Les ANMT possèdent également une bibliothèque de plus de 20 000 ouvrages et périodiques. Le noyau historique provient des Archives nationales à Paris, constitué à la fois d’une documentation sur les entreprises (65 AQ), ainsi que d’ouvrages d’histoire économique. Par la suite, cette bibliothèque s’est enrichie dans plusieurs directions : ouvrages scientifiques permettant une meilleure compréhension des fonds conservés, publications de syndicats, d’associations ou d’entreprises difficilement consultables ailleurs. À cela s’ajoutent des dons ou dépôts de bibliothèques (comme celle d’Henri Petiet, passionné par les chemins de fer), sans compter bien sûr la littérature grise, plus évanescente à saisir mais toute aussi riche. Depuis 2008, un catalogue dédié à la bibliothèque est en ligne. Il est aujourd’hui moissonné par celui du Sudoc, et interrogeable dans le même moteur de recherche que celui des archives des ANMT. La visibilité en est ainsi accrue. Au cours des dernières décennies, on a pu constater, à l’image de la collecte d’archives, certaines lacunes en matière de directives d’acquisition. Sans avoir le dessein d’une véritable politique documentaire, un projet est en cours pour mieux définir les choix d’enrichissement. Plutôt que d’ambitionner une spécialisation dans toutes les thématiques traitées par les fonds d’archives, l’objectif est plutôt de rediriger les propositions vers des institutions plus spécialisées, tout en conservant les ouvrages nécessaires à la compréhension des fonds. Initiée en 2021, un projet de renouvellement des usuels en accès libre en salle de lecture permettra, dès que les conditions le permettront, à ceux qui le souhaitent de consulter les ouvrages utiles lors d’une première approche de recherche.
Couverture du magazine « Notre métier », n°155, 14 juin 1948, bibliothèque d’Henri Petiet, ANMT, 1993 14 27.
Couverture du magazine « Notre métier », n°155, 14 juin 1948, bibliothèque d’Henri Petiet, ANMT, 1993 14 27.

Un patrimoine pour le plus grand nombre : les archives à la conquête de leurs publics

Un nouveau site internet pour les chercheurs

Depuis le 1er mars 2021, les Archives nationales du monde du travail disposent d’un nouveau site internet conçu pour faciliter la recherche et multiplier les accès possibles aux documents. Deux typologies de ressources sont désormais disponibles : d’une part la collection complète des inventaires des fonds conservés dans le Centre de Roubaix et d’autre part une série (conséquente !) d’archives numérisées. La collection des inventaires, si elle était déjà en ligne sur le précédent site internet des ANMT, a été singulièrement enrichie. Outre une liste complète par ordre des organismes ou personnes qui en sont à l’origine, un accès par thème ainsi qu’une carte des fonds sont désormais proposés. Surtout, et c’est sans doute le principal apport du nouveau site, un moteur de recherche a été déployé qui permet de moissonner le millier d’inventaires disponibles en quelques secondes pour accéder aux résultats pertinents. Ces différents modes d’entrée répondent tous au même constat : les fonds des Archives nationales du monde du travail sortent du cadre commun. Constitués à plus de 95% d’archives privées, leur richesse exceptionnelle constitue paradoxalement une difficulté d’appréhension et c’est précisément celle-ci que le site se propose de combler. Car à l’inverse des services d’archives départementales ou communales qui disposent de cadres de classement bien établis et conservent des fonds similaires sur leurs territoires respectifs, les fonds des ANMT sont le résultat des hasards de la collecte auprès de particuliers ou d’entreprises. Fruits d’efforts concertés de la part des archivistes et des propriétaires de documents, rien en soi ne permet de les prévoir et de les anticiper. En somme, sauf à vérifier sur le site internet des ANMT et c’est là toute son utilité, il est impossible de savoir à l’avance si tel fonds d’entreprise ou de syndicat est bien conservé à Roubaix ! L’autre grande partie du site internet dédiée à la recherche rassemble les « archives en ligne ». Elle regroupe plus de 630 000 documents numérisés accessibles en ligne. S’ils ne constituent encore qu’une infime partie de l’ensemble des archives conservées, la collection est déjà significative et s’enrichira chaque année de nouveaux fonds. Les documents sont accessibles grâce à différents formulaires de recherche par typologie. Les documents de gouvernance des entreprises (essentiellement des procès-verbaux de conseils d’administration et d’assemblées générales) ont été mis en valeur tant cette source demeure un incontournable pour quiconque veut écrire l’histoire d’une société. La part belle est faite aux grandes sociétés de renommée nationale voire internationale, telles la Compagnie universelle du canal maritime de Suez ou encore la Compagnie du chemin de fer du Nord. Les dossiers de carrière des mineurs de fond du Nord et du Pas-de-Calais sont pour leur part prisés des généalogistes au regard des informations précieuses qu’ils renferment sur plus de 136 000 mineurs passés par les compagnies des mines d’Aniche, Béthune, Carvin, L’Escarpelle, Lens et Meurchin.
Société des mines de Lens : fiche individuelle d’Ernesto Albertazzi, 1920. ANMT 2006 1 167.
Société des mines de Lens : fiche individuelle d’Ernesto Albertazzi, 1920. ANMT 2006 1 167.
Les collections iconographiques en ligne Les documents iconographiques forment le dernier ensemble mis à disposition en ligne. Ils constituent probablement la ressource la plus facilement exploitable d’un point de vue pédagogique : affiches, cartes postales ou encore albums photographiques offrent un regard concret sur les conditions de travail au XIXe et au XXe siècles. Leur réutilisation en outre est libre et gratuite, ce qui constitue un marqueur fort de la politique d’ouverture des ANMT en la matière. L’éventail des documents est vaste : la collection des affiches du Secours populaire français côtoie les albums de la Compagnie générale de télégraphie sans fil ou encore les reportages des Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais. Ces dernières offrent une vision saisissante des sites de production ou des métiers de la mine, en lien direct avec les programmes scolaires du collège ou du lycée. On notera pour finir que les fonds conservés couvrent toute la France voire l’international, ce qui permet des approches territorialisées : aux albums sur Schneider et Cie (Le Creusot) s’ajoutent ainsi ceux des établissements Delahaye (Paris) pendant la Première Guerre mondiale tandis qu’en consultant ceux de l’entreprise Pelnard on voyage de barrage en barrage ou en équipement public sur tout le territoire métropolitain.
Société des automobile Delahaye : extrait de l’album photographique « Collaboration des femmes à la défense nationale », classement des lopins, 1re Guerre mondiale. ANMT 2014 39 2.
Société des automobile Delahaye : extrait de l’album photographique « Collaboration des femmes à la défense nationale », classement des lopins, 1re Guerre mondiale. ANMT 2014 39 2.

Une politique culturelle renouvelée : des expositions virtuelles aux résidences d’artistes

Depuis leur inauguration en 1993, les ANMT ont développé une tradition de valorisation de leurs collections. Dépassant le seul lectorat de la salle de lecture, cette politique culturelle vise à faire découvrir les archives à des publics moins familiarisés avec la recherche historique. Des expositions grand public sont ainsi organisées au sein même du bâtiment de Roubaix, sur des thématiques variées : la convivialité au travail (Bonjour Collègues !), le Mai 68 des ouvriers (Usine Mai 68) ou encore l’histoire des chemins de fer (Les Gens du rail), pour ne citer que les plus récentes.
Affiche de l’exposition Les Gens du rail, 2020.
Affiche de l’exposition Les Gens du rail, 2020.
Ces expositions sont souvent associées à des catalogues : l’édition ou la participation à des articles et revues constituent en effet le second axe choisi par les ANMT depuis leurs débuts pour diffuser la connaissance autour des fonds. Ces publications alternent articles scientifiques à forte valeur ajoutée et ouvrages d’un accès plus aisé, par exemple quand il s’agit de mettre en valeur une illustration particulièrement riche. À ces deux piliers, sont venus s’ajouter au cours des dernières années de nouveaux projets qui ont fait évoluer les manières d’appréhender les archives, avec une place toujours plus importante accordée au virtuel et au numérique. Des « séries » et « rubriques » sont notamment apparues. Ce sont d’abord les « documents du mois », qui depuis 2017 font découvrir toute l’année une sélection d’archives autour d’un thème, généralement choisi en partenariat avec une autre institution. La rubrique s’est étoffée au fil des saisons et propose désormais une véritable analyse historique à destination du grand public sur des sujets parfois complexes. Consacrée en 2021 à la thématique de l’agriculture, elle est accessible sur le site internet des ANMT et est relayée sur les réseaux sociaux. Twitter et Facebook constituent en effet l’autre moyen privilégié par les ANMT pour faire circuler l’information : c’est ici particulièrement que les rubriques se sont développées. Séries sur les sources généalogiques, « jeudi photo », focus sur les fonds, participations à des opérations régionales ou nationales, telle la récente rubrique publiée à l’occasion du Printemps de l’Art déco : le public peut ainsi découvrir les enjeux de l’histoire du monde du travail illustrés de documents d’archives inédits. Le compte Twitter, de création récente (avril 2021), fera l’objet d’une attention particulière avec un relais systématique des nouveaux inventaires et des nouvelles collections en lignes : le réseau des chercheurs comme des archivistes, particulièrement actif, sera invité à réagir sur ces ressources.

Favorisé par la crise sanitaire, le basculement d’une partie des activités des ANMT en ligne est aussi lié au nouveau site internet. Il est devenu le support privilégié pour qui s’intéresse aux acteurs du monde du travail : le menu « Découvrir » donne ainsi accès à des albums ou expositions virtuelles dont le nombre a vocation à augmenter très régulièrement. La dernière journée internationale des droits des femmes (le 8 mars 2021) a permis la mise en ligne d’une exposition sur « Les femmes dans le monde du travail », histoire d’une « paradoxale émancipation » 1.

Un effort particulier a été porté pour adapter l’offre culturelle à ses publics. Les internautes – et en particulier les plus jeunes d’entre-deux – sont invités à jouer avec Archie, ce petit archiviste créé durant le confinement du printemps 2020 pour divertir les abonnés de la page Facebook des ANMT à l’appel du hashtag #culturechezvous. Les jeux pour petits et grands viennent en complément de rubriques plus pointues, comme les fiches d’aide à la recherche qui aiguillent les chercheurs dans leurs domaines respectifs : généalogie, entreprises, associations, etc. Là aussi ces pages ont vocation à se développer rapidement. Le regard des artistes. Parce qu’elle participe à créer un lien entre les différents usages possibles des archives, la création artistique contemporaine est favorisée par les ANMT. Quand elle s’associe à des projets d’action éducative, elle contribue à se faire le relais des archives auprès des jeunes publics.
Plus tard, je parlerai 5 langues, exposition sur le parvis des ANMT, janvier 2021.
Plus tard, je parlerai 5 langues, exposition sur le parvis des ANMT, janvier 2021.
Depuis janvier 2021, l’exposition en extérieur « Plus tard, je parlerai 5 langues » dévoile une série d’affiches conçues lors d’un atelier de graphisme et d’écriture créative animé par l’artiste plasticienne Joséphine Kaeppelin avec des collégiens de troisième. Les œuvres présentées sont la réponse – tantôt poétique, tantôt absurde – à la question « Que veut-on faire dans la vie ? ». L’artiste s’est directement inspirée pour cette création commune de ses recherches dans les fonds des ANMT, qu’elle fréquente régulièrement. Un autre projet d’exposition est d’ailleurs en cours avec cette artiste pour présenter une collection de blouses de travail, inspirées là aussi par des documents issus des archives.
Jean-Luc Guionnet, compositeur de musique contemporaine, lors de ses recherches en salle de lecture des ANMT, avril 2021. Cliché Muzzix.
Jean-Luc Guionnet, compositeur de musique contemporaine, lors de ses recherches en salle de lecture des ANMT, avril 2021. Cliché Muzzix.
Au printemps 2021, c’est la musique expérimentale qui s’invitera dans les murs. Les ANMT coproduisent, avec le collectif de musiciens lillois Muzzix et l’association d’éducation populaire roubaisienne Travail & Culture, une pièce musicale du compositeur Jean-Luc Guionnet. L’artiste ambitionne de faire raisonner les ondes acoustiques de l’emblématique usine Motte-Bossut avec ses recherches dans les archives, pour créer et jouer en direct une œuvre musicale inédite. Pour tous les curieux et curieuses de musique qui fait raisonner le patrimoine (ou l’inverse ?), rendez-vous est donné le vendredi 19 novembre prochain aux Archives nationales du monde du travail.

Les ANMT en mode digital

On l’aura compris à la lecture de cet article… digital, les ANMT participent largement au mouvement d’accès à distance aux ressources archivistiques et numériques en développant une offre en ligne qui se veut adaptée aux attentes des internautes, qu’ils soient chercheur, généalogiste, amateur ou tout simplement curieux. Les ANMT en mode digital sont une réalité qui s’adresse à tous ! Site Internet, page Facebook, chaine YouTube, compte Twitter offrent à chacun la possibilité de partager et d’échanger sur la mémoire des acteurs économiques et professionnels, sur l’histoire des travailleurs, du travail et des luttes, sur la sauvegarde d’un patrimoine exceptionnel… Pour autant, il n’est pas question d’abonner les activités traditionnelles et combien essentielles des ANMT : l’accueil en salle de lecture, dans le hall d’exposition, dans l’auditorium… à l’occasion de manifestations qui concourent au « vivre ensemble » et répondent à nos besoins de relations sociales autour de la culture et du patrimoine. programmation des ANMT aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois. © Raphaël Baumard, Anne-Claire Bourgeon, Marine Huguet, Gersende Piernas, Corinne Porte pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 28 septembre 2021.
  1. Selon l’expression de l’historienne Françoise Battagliola, empruntée à Francine Muel-Dreyfus. ↩︎
  1. Selon l’expression de l’historienne Françoise Battagliola, empruntée à Francine Muel-Dreyfus. ↩︎