Le Musée du compagnonnage de Tours

Par Eudes Girard
Le 19 septembre 2021

Inauguré le 31 mars 1968 par Jean Royer, maire de Tours entre 1959 et 1995, le musée du compagnonnage constitue un lieu culturel important de la métropole tourangelle. Il se situe dans l’ancien dortoir des moines de l’abbaye Saint Julien à l’entrée du pont Wilson et de la rue Nationale, secteur de la ville qui a connu tout récemment (2020) une opération de rénovation urbaine de grande ampleur mais qui a su préserver ce musée en ce lieu. Le paysage urbain qui en ressort est marqué par un certain éclectisme.

Une institution encore très présente sur le territoire

Si l’idée d’un musée remonte à la Belle Epoque grâce à la volonté des Bourreliers-Harnacheurs de montrer aux apprentis les réalisations antérieures des compagnons, la véritable première exposition ouverte à un large public sur cette thématique du compagnonnage remonte à 1951 au sein du Musée des Arts et Traditions Populaires installé à l’époque au Palais de Chaillot et dont Georges-Henri Rivière sera le directeur de 1937 à 1966. L’on connaît d’ailleurs l’importance de ce dernier dans le développement des écomusées en France à partir des années 1970. Cependant les locaux du Palais de Chaillot sont trop petits pour permettre une exposition permanente et il faudra attendre 1968 pour que cette dernière soit enfin réalisée au sein des salles de l’ancien dortoir de l’abbaye Saint-Julien. tours1.jpg Musée du Compagnonnage à Tours à proximité d’une opération de rénovation urbaine. Le musée grâce à son service pédagogique propose plusieurs visites thématiques qui s’adressent des plus jeunes – « ouvre l’œil » sur les objets de leur quotidien, ou « allons découvrir…les métiers du bois- aux collégiens – rallye dans le cœur médiéval de Tours – ou aux lycéens notamment en section professionnel – le compagnonnage au XIXe siècle-. Le musée est gratuit pour les élèves du Primaire et le coût est de 2.20/élève à partir du collège. Le site internet du musée www.museecompagnonnage.fr met en évidence toutes les informations utiles. Tours n’est cependant pas la seule ville à posséder un musée du compagnonnage : on en trouve, autour de collections régionales, à Arras, Bordeaux, Limoges, Toulouse, Romanèche-Thorins (Saône et Loire) et bien sûr Paris. La capitale parisienne, à proximité de sa maison des compagnons du devoir (cf. ci-dessous) située dans le 4e arrondissement derrière l’hôtel de ville, accueille par ailleurs la grande librairie du compagnonnage. tours2.jpg Maison des compagnons à Paris. tours3.jpg Librairie du compagnonnage à Paris. Les maisons du compagnonnage sont, quant à elles, assez uniformément réparties sur le territoire. Elles sont spécialisées dans des domaines différents et offrent ainsi des formations spécifiques ; celle de Saumur est spécialisée dans le travail de la pierre, celle de Dijon dans le génie climatique et sanitaire et dans la chaudronnerie industrielle etc… tours4.jpg Maisons des compagnons du devoir en France Métropolitaine (site des compagnons du devoir).

Principes et Histoire du compagnonnage

L’Histoire du compagnonnage est fort ancienne. Les historiens la font remonter aux temps des constructions des cathédrales gothiques du XIIIe s. où une mobilité commence à se mettre en place nécessitant réseau d’accueil, de gîtes. Ainsi naissent les Compagnons des tailleurs de pierre à une époque où la transmission vient uniquement de ses pairs voire dans de nombreux cas de ses pères. L’une des fonctions essentielles du compagnonnage est bien celle de la transmission, même si d’autres éléments sont également concrètement tout aussi importants (réseau d’accueil et de gîtes évoqués plus haut). Un vocabulaire spécifique se met d’ailleurs en place dans ce cadre : celle que l’on appelle respectueusement « la mère » est en fait l’hôtesse de la maison où habitent et dorment les compagnons, terme qui apparaît dès 1546. « La Cayenne » est le local des sièges compagnonniques dans les différentes villes. Les compagnons sont dotés d’un surnom qui les caractérise (cf. Lucien Blanc dit Provençal le Résolu). Le « chef d’œuvre » est la pièce, forcément unique, que doit réaliser l’apprenti compagnon pour acquérir le titre de compagnon. Au XVe et XVIe s., divers documents attestent d’une organisation de compagnonnage facilitant la mobilité des ouvriers de divers corps de métiers : à Troyes en 1419 l’ordonnance de Charles VI (1380-1422) sur les cordonniers-bottiers souligne déjà « les allées et venues des compagnons de villes en villes pour parfaire leur savoir-faire ». Au XVIIe s., les compagnons sont de mieux en mieux connus grâce aux archives judiciaires. Ils sont implantés à Paris et dans les grandes villes de province du Royaume et jouent un rôle majeur sous l’Ancien Régime. Les compagnons des divers corps de métiers jouent également un rôle essentiel dans l’embauche des futurs apprentis et ouvriers à une époque où le poids des corporations est prédominant sous l’Ancien Régime. Ainsi des fractions de compagnons s’opposent pour avoir l’exclusivité de l’embauche. Certains chefs d’œuvres sont d’ailleurs collectifs et réalisés par des branches différentes de compagnons pour s’imposer comme la branche dominante qui contrôlera l’embauche. À la fin du XVIIIe s., une trentaine de métiers est organisée autour du compagnonnage. Tous les métiers manuels développeront des sections de compagnonnage : tailleurs de pierre, maçon-plâtriers, couvreurs, plombiers, maréchaux-ferrants, serruriers, forgerons, bourreliers-selliers, tonneliers, charrons, sabotiers, menuisiers, charpentiers, boisseliers, cordonniers-bottiers La Révolution Française vient mettre un premier coup d’arrêt à l’essor du compagnonnage. La loi le Chapelier du 14 juin 1791 supprime toutes les organisations ouvrières et compagnonnages, les corporations sont dissoutes, le délit de coalition est constitué, la grève est interdite. Il s’agit de la phase libérale de la Révolution à l’époque où le régime est d’ailleurs encore une monarchie constitutionnelle (et non plus de Droit divin). Néanmoins, dans la première moitié du XIXe s., le compagnonnage survit, modifie ses statuts, adopte certains codes de la franc-maçonnerie en basculant partiellement dans la clandestinité. La Deuxième République va cependant marquer une époque de renaissance du compagnonnage. Le 10 avril 1848, place des Vosges à Paris, on assiste à la réunion de 10000 compagnons qui se dirigent vers l’hôtel de ville. Ils sont salués par le discours de Laurent Antoine Pagnerre secrétaire général du gouvernement provisoire d’Alphonse de Lamartine marquant ainsi une forme de reconnaissance du compagnonnage. La figure d’Agricol Perdiguier (1805-1875) comme fédérateur du mouvement des compagnons s’impose comme celui qui aura œuvré à cette reconnaissance. Il contribue à doter le compagnonnage d’une mythologie en instituant trois figures légendaires fondatrices : le roi Salomon, le père Soubise, Maître Jacques dans sa publication de 1839 le livre du compagnonnage. Georges Sand s’en inspirera pour son récit le compagnon du Tour de France en 1840. La mobilité se retrouve une nouvelle fois mise en valeur et intimement associée à l’apprentissage du jeune ouvrier, futur compagnon. Agricol Perdiguier cherchera à unifier les diverses corporations de compagnonnages. Député républicain de la Deuxième République, il est contraint à l’exil (à Genève) à partir du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851 jusqu’en 1855. De retour en France il continuera son œuvre de promotion et de d’unification des compagnons. C’est néanmoins son condisciple Lucien Blanc (1823-1909) qui réalisera l’unité des compagnons en créant en 1889 l’Union compagnonnique des devoirs réunis. Néanmoins à partir de la deuxième moitié du XIXe s., le mouvement du compagnonnage va rentrer en crise dans un contexte totalement renouvelé. La Révolution Industrielle en développant la mécanisation modifie radicalement les conditions d’apprentissage. Ces dernières deviennent d’ailleurs l’apanage de l’enseignement technique sous la Troisième République avec la création en 1880 des écoles manuelles d’apprentissage placées sous la double tutelle du ministère de l’instruction publique et de celui du commerce et de l’industrie. L’apprentissage exclusif par le compagnonnage perd ainsi de sa légitimité. Par ailleurs la loi du 21 mars 1884 relative à la création des syndicats professionnels, dite « loi Waldeck-Rousseau », sous le deuxième gouvernement de Jules Ferry (1883 – 1885) abroge la loi « Le Chapelier » du 14 juin 1791, qui interdisait, comme nous l’avons vu plus haut, les coalitions de travailleurs. La défense des ouvriers va alors passer par l’action syndicale qui s’imposera progressivement dans l’histoire sociale. La charte d’Amiens en 1906, à l’initiative de la CGT, confère au mouvement syndical une dimension collective et politique de dénonciation de la société capitaliste, qui imprégnera profondément le syndicalisme français (à la différence du syndicalisme allemand par exemple) mais que ne prône pas les compagnons. Alors que le nombre de compagnons décline et ne dépassera guère les 100 000 membres au XIXe s., la CGT (crée en 1895 à Limoges) compte déjà près de 400 000 adhérents pour une population d’environ 8 millions de salariés à la veille de la Première Guerre mondiale. Cette dernière, avec les lourdes pertes humaines qu’elle engendrera, contribuera également à affaiblir le mouvement du compagnonnage. Le compagnonnage sous le régime de Vichy suit une histoire ambiguë. Si le code maçonnique des compagnons revendique clairement une morale chrétienne « Aime ton prochain », « Fais le bien », les références aux francs-maçons qui ont marqué un temps son histoire aux lendemains de la Révolution (une nécessaire initiation, un certain goût pour la clandestinité, une symbolique de l’équerre et du compas d’ailleurs reprise par les francs-maçons du XVIIIe s.) font craindre, à tort, à ces derniers d’être visés par les lois anti francs-maçons de Vichy. Pour s’en démarquer le compagnon Jean Bernard (1908-1994) crée en 1941 une Association ouvrière des compagnons du devoir reconnue d’utilité publique en 1943. En 1944 une première maison de cette confrérie est inaugurée à Lyon. Le mouvement des compagnons n’est donc inquiété par le régime de Vichy à la différence des syndicats qui furent interdits. Néanmoins de nombreux compagnons s’engagèrent à titre individuel dans la Résistance à l’instar de Lucien Térion, dit Tourangeau l’Intrépide, dont une plaque commémore à Paris, rue Mabillon, son parcours jusqu’à sa déportation en camp de concentration. tours5.jpg Plaque en l’honneur de Lucien Térion, rue Mabillon Paris. En 1952 une nouvelle fédération compagnonnique celle des métiers du bâtiment se met en place soulignant la spécificité de ces métiers et leur importance à l’époque de la reconstruction : tailleurs-maçons, plâtriers, menuisiers, serruriers, couvreurs, plombiers, peintres en bâtiment.

Le compagnonnage aujourd’hui : une formation d’excellence

Le compagnonnage a survécu aux vicissitudes du temps (l’industrialisation, l’affirmation du rôle de l’Etat dans l’instruction y compris technique, l’émergence du syndicalisme). Il est confronté aujourd’hui à l’essor de l’individualisme et l’atomisation du corps social dans une société post-moderne. Néanmoins les trois associations de compagnonnage, formées à des époques et contextes différents, existent toujours : l’Union compagnonnique du devoir en 1889, l’Association ouvrière des compagnons du devoir crée en 1941 dans le contexte de Vichy comme nous l’avons vu, la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment en 1952. L’ensemble de ces associations rassemblent 10 000 à 12 000 membres. D’autres métiers sont rentrés récemment dans le compagnonnage : si les cuisiniers, les pâtissiers et les charcutiers-traiteurs comptent depuis le début du XXe s. des compagnons, c’est en 2013 que les vignerons compteront leurs premiers compagnons et en 2018 que la corporation des fromagers-affineurs rentreront également dans le compagnonnage. Les métiers de bouche sont donc également aujourd’hui bien représentés dans le compagnonnage. Ils réalisent pour « leur chef d’œuvre » des édifices …en sucre glacé. Des premiers tailleurs de pierre de cathédrale aux pâtissiers compagnons la boucle est bouclée. tours6.jpg Pièce de pâtisserie en sucre glacé, Musée du Compagnonnage de Tours. Aujourd’hui et de façon fort récente, le compagnonnage est devenu mixte (Première femme reçue compagnon au sein de l’Association ouvrière des compagnons du devoir en 2006, processus qui s’est étendu aux autres associations de compagnonnage). En novembre 2010, Le compagnonnage a été reconnu au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en tant que « réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier ». Le mouvement du compagnonnage continue de compter en accueillant 10 000 jeunes en formation chaque année dont 90% auront un emploi à l’issue de leur formation. Le compagnonnage peut effectivement s’appuyer sur un réseau de plus de 28 000 entreprises partenaires. La tradition « du Tour de France » comme étape formatrice n’a pas disparu : de nombreux apprentis- compagnons sont itinérants au sein d’un réseau qui s’est d’ailleurs largement internationalisé puisque 66 pays peuvent, selon les spécialités des uns et des autres, les accueillir. Là encore le compagnonnage a su s’adapter… © Eudes Girard pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19 septembre 2021.