Le mur de l’Atlantique. Monument de la Collaboration
Compte rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 20 février 2018
Par Christian Bougeard. 1
Jérôme Prieur, Le mur de l’Atlantique. Monument de la Collaboration, Paris, Points Histoire Seuil, 2017, 215 p. 7,80 €.
Voici la réédition en poche de l’ouvrage de Jérôme Prieur, cinéaste et écrivain, publié en 2010 et consacré au Mur de l’Atlantique, dans le prolongement d’un film documentaire sur le même sujet réalisé pour France 2. C’est une bonne synthèse qui s’appuie sur les travaux des historiens (thèses, articles, colloques, mémoires universitaires, interviews…) ayant travaillé sur l’histoire économique, l’histoire des entreprises et l’épuration. Pour l’auteur qui remet en question à juste titre bon nombre de justifications élaborées après guerre (entreprises réquisitionnées, travail sous la contrainte, sabotages généralisés…) en montrant la diversité et la complexité des situations, la construction du Mur de l’Atlantique en France apparaît comme le sommet de la collaboration économique de la France avec l’occupant.
La première moitié du livre : « Quand le bâtiment va, tout va » précise les conditions et les étapes de la construction de l’Atlantikwall, cette ligne de défenses fortifiées de l’Europe de l’Ouest décidée par Hitler à la fin de 1941. L’auteur présente les acteurs allemands (l’Organisation Todt, l’OT, les entreprises allemandes) et l’effet d’aubaine que constituent ces chantiers pour des entreprises françaises du bâtiment et des travaux publics (BTP), les sous-traitants et entreprises champignons (plus 20 % de 1939 à 1945), dans un secteur protégé par l’occupant. Le cas de quelques grandes entreprises du BTP qui ont profité de juteux marchés est examiné : Sainrapt et Brice qui servira de « fusible » lors de l’épuration économique ou le cimentier Lafarge. Si elles veulent reprendre leurs activités après la défaite qui a désorganisé l’économie française, ces entreprises n’ont guère le choix car elles sont prises entre les commandes allemandes et la bureaucratie de Vichy qui s’implique dans l’effort de guerre de l’occupant. Il convient donc d’analyser l’ambivalence et la palette des comportements des dirigeants patronaux.
La seconde partie : « Du travail pour tous » se penche sur la main-d’œuvre mobilisée sur les chantiers allemands en rappelant qu’ils sont d’abord, à partir de l’automne 1940, un moyen de fournir du travail à des centaines de milliers de chômeurs. Campagnes de recrutement et hauts salaires attirent dans un premier temps des travailleurs volontaires, des régions littorales, puis de l’intérieur de la France, voire d’autres pays occupés. Rien que pour l’OT, on passe de 200 000 travailleurs en 1942-1943 à près de 300 000 en 1944. La Todt devient une « véritable pompe à main-d’œuvre ». Mais, pour faire face aux départs (peur d’être envoyés en Allemagne, risques de bombardements) et aux besoins croissants, l’occupant doit de plus en plus recourir aux réquisitions et au travail forcé. Main-d’œuvre cosmopolite, concentrations humaines et camps contribuent à déstabiliser les sociétés littorales.
En 1943, Rommel relance les travaux tandis que la propagande allemande s’efforce de masquer l’inachèvement d’un mur de l’Atlantique qui devient inutile après le débarquement. Cette troisième partie fait le bilan de l’épuration économique et professionnelle qui frappe les entreprises qui ont collaboré, épuration non négligeable puisque le BTP est le secteur le plus concerné (30 % des affaires, un taux de condamnations plus élevé que la moyenne) mais qui se transforme vite en « amnistie de fait » car il faut reconstruire le pays. Soulignant l’importance de la construction du mur de l’Atlantique dans la politique vichyste de collaboration avec l’Allemagne nazie, Jérôme Prieur égratigne dans sa conclusion les historiens qui ont cherché, à juste titre, à affiner l’analyse des conditions de cette collaboration économique. Il voit dans les notions « d’adaptation [des entreprises] à la contrainte », « d’accommodation », de « prudence » des entrepreneurs français comme une recherche de circonstances atténuantes, un moyen d’édulcorer les réalités de la collaboration. Une lecture qui est évidemment discutable.
Cet ouvrage n’en fournit pas moins une vue d’ensemble synthétique et accessible de l’histoire de ces gigantesques chantiers dont on voit encore les traces sur nos côtes. Et cela nous change de ces innombrables ouvrages qui ne s’intéressent qu’à la taille des blockhaus et à la dimension des canons.
© Christian Bougeard pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 19/02/2018. Tous droits réservés.
© Christian Bougeard pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 19/02/2018. Tous droits réservés.
Notes
- Historien, Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bretagne occidentale, Centre de Recherche Bretonne et Celtique.