Le moment 68 des athlètes noirs américains

François-René Julliard
Le 2 avril 2024

Par François-René Julliard.

Le moment 68 des athlètes noirs américains

Introduction

L’association des termes « moment 68 » et « athlètes noirs américains » fait souvent venir une image à l’esprit : celle du poing levé de Tommie Smith et John Carlos, respectivement premier et troisième, sur le podium du 200 mètres des Jeux olympiques d’été de Mexico. La scène a lieu le 16 octobre 1968, tandis que retentit l’hymne des Etats-Unis, The Star-Spangled Banner. Pour autant, cet instant ne suffit pas à résumer à lui seul le « moment 68 » des athlètes noirs, fût-ce en limitant le propos au cadre restreint des Jeux olympiques, comme ce sera le cas ici. En effet, le geste de défi de Smith et Carlos a une genèse singulière et s’inscrit dans un contexte de crise politique nationale qui l’éclaire largement. En outre, il n’est pas sans répercussions : il suscite un scandale face auquel chacun est sommé de se positionner au sein de l’espace olympique (sportifs, noirs mais pas seulement, dirigeants, spectateurs). La question qui est posée, et à laquelle les différents agents répondent en fonction de leurs propres intérêts et de leur sensibilité politique, est en fait celle de la fidélité et de l’adhésion à la nation sportive, qu’incarnent ici le drapeau et l’hymne. Plus largement, il s’agit, dans cet article, de montrer que le « moment 68 » dans son ensemble est traversé par cette remise en cause du patriotisme sportif. Nous verrons d’abord comment la crise sportive s’intègre dans une crise politique plus large, aboutissant à un projet de boycott noir des Jeux olympiques de Mexico. Puis nous montrerons en quoi les événements survenus lors de ces Jeux se situent dans la continuité de la politisation contestataire de la phase antérieure, avant d’évoquer la polarisation entre les « pour » et les « contre » que le geste de Smith et Carlos suscite. **I) Une contestation multisectorielle : le « moment 68 » et la crise politique aux Etats-Unis Plutôt que de considérer que l’espace sportif, et olympique en particulier, est séparé du monde social et évolue dans une sorte d’apesanteur contextuelle, il est plus fécond d’affirmer, à l’inverse, que l’on comprend bien mieux ce qui se produit dans cette sphère en ayant une compréhension suffisante des processus politiques, sociaux, économiques… à l’œuvre par ailleurs. A la fin des années 1960, les Etats-Unis connaissent, comme de nombreux autres pays, une crise politique multiforme, acmé de ces « Long Sixties » marquées par le dynamisme des mouvements sociaux issus de la société civile et par la remise en cause des autorités traditionnelles. Plus précisément, l’année 1968 est marquée, après l’offensive du Têt, par une contestation croissante contre la guerre menée au Vietnam au nom de la défense du « monde libre ». Comme depuis 1964, des soulèvements urbains d’ampleur touchent les villes grandes et moyennes du pays, en particulier dans les ghettos noirs. Cette année-là, l’assassinat de Martin Luther King par un suprémaciste blanc, dans un motel de Memphis (Tennessee), le 4 avril, joue le rôle de détonateur. Ce n’est pas le seul assassinat d’une figure politique nationale : Robert Kennedy, le frère de John, ancien attorney general et désormais candidat démocrate aux élections présidentielles, est tué en pleine campagne pour l’investiture. La mort de King entérine la marginalisation d’une stratégie militante fondée sur la non-violence et portée par des leaders principalement issus du monde ecclésiastique. L’avènement au premier plan médiatique du slogan « Black Power » et des organisations qui s’en revendiquent témoigne d’une ascension des étudiants noirs dans le cadre du mouvement de lutte pour l’égalité raciale. La Californie est l’un des espaces où cette évolution s’affirme le plus vigoureusement. Et c’est bien en Californie, sur le campus de San Jose State College, que la crise politique trouve l’une de ses traductions sportives. A la rentrée universitaire de septembre 1967, une poignée d’étudiants noirs, minoritaires dans une institution majoritairement composée d’étudiants blancs, réclame des changements dans la façon dont ils sont traités, exigeant notamment la fin des discriminations dans l’accès aux logements universitaires et aux fraternités et sororités. Ce sont ces mêmes étudiants qui, moins d’un mois plus tard, lancent un projet de boycott noir des Jeux olympiques qui doivent avoir lieu l’année suivante. Ce sont, dans leur majorité, des étudiants-athlètes : ils ont accédé à l’université par le biais d’une bourse sportive (athletic scholarship). Certains d’entre eux sont des sportifs à la notoriété nationale voire internationale : Lee Evans, John Carlos qui rejoint l’université en cours d’année, mais surtout Tommie Smith, le plus célèbre. Ils sont encouragés dans cette voie par leur enseignant en sociologie Harry Edwards, lui-même ancien discobole de très bon niveau universitaire. Ainsi se fait la jonction entre, d’une part, des contestations classiques dans ces années sur les campus du pays, et portées par une Black Student Union (un syndicat d’étudiants noirs), et d’autre part, une contestation plus originale, dont la portée dépasse l’espace de l’institution universitaire.

II) Affirmer sa solidarité avec la minorité noire

Il existe un débat parmi les historiens, pour savoir si ce boycott avait réellement des chances d’aboutir, ou bien s’il relevait surtout d’une habile stratégie médiatique destinée à sensibiliser un large public à la condition des Noirs, aux Etats-Unis et au-delà, mais plus spécifiquement celle des sportifs noirs américains : jouissant parfois d’une réelle célébrité grâce à leurs performances, ils ne se sentent pas reconnus pour autant en tant que citoyens à part entière. Les boycotteurs formulent une série de conditions à leur participation, qui sont toutes liées à la condition noire, mais qui ne sont guère entendues. Finalement, à quelques semaines des Jeux olympiques (12-27 octobre 1968), Harry Edwards, devenu le principal leader de l’Olympic Project for Human Rights – le nom du projet de boycott – reconnait officiellement que les athlètes noirs prendront part à l’événement. L’initiative lancée par la petite équipe de San Jose aura néanmoins eu pour mérite de susciter un débat sur le sens que les Noirs américains devaient donner à leur pratique sportive et à leur participation olympique. Leur contribution à la force de frappe sportive des Etats-Unis, dans un contexte de guerre froide, est-elle suffisamment payée de retour ? Si certains réaffirment leur attachement au maillot national, d’autres jugent que les rétributions matérielles et symboliques sont insuffisantes. Les débouchés professionnels auxquels ouvre une grande performance aux Jeux demeurent hypothétiques. Plus largement, le projet de boycott est une contribution révélatrice des mutations récentes du militantisme noir. Ces mutations s’expliquent par le fait qu’il existe un décalage manifeste entre les grandes lois garantissant ou élargissant les droits civiques (1964, 1965 et 1968) obtenues par le mouvement pour les droits civiques et le sentiment qu’ont les Noirs américains, notamment dans le Nord et l’Ouest du pays, d’une absence d’évolution effective de leurs conditions de vie. Lorsqu’ils lèvent le poing, le 16 octobre 1968, sur le podium du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos entendent exprimer cette solidarité minoritaire. Ils la revendiquent ouvertement lorsqu’ils sont invités à expliciter la signification d’un geste qui, sur le moment, a laissé certains spectateurs du stade olympique dans l’incompréhension. Interrogé sur ABC, Tommie Smith explique : « Le gant que je porte à la main droite représente le pouvoir au sein de l’Amérique noire. Le gant que mon coéquipier John Carlos portait à la main gauche représente l’unité noire. L’écharpe autour de mon cou signifie la Blackness avec un grand B, et les chaussettes représentent la pauvreté ». De même, Carlos, interrogé par la BBC, affirme : « Je ne pense pas à mon pays. Je pense au peuple noir. » Le sentiment d’appartenance nationale est ici fortement mis à distance. Ces propos suggèrent que le geste est une façon de prolonger d’une autre façon les débats liés à la question du boycott, qui avaient permis de problématiser d’une façon nouvelle la double relation des athlètes à la minorité noire et à la nation.

III) Le devenir d’un scandale

La décision d’exclure les deux sprinteurs de la compétition et du village olympique, prise par le Comité olympique étatsunien sous la pression du Comité international olympique (CIO), joue un rôle de catalyseur. Elle transforme un moment certes embarrassant pour l’équipe des Etats-Unis en un scandale en bonne et due forme, suscitant la polarisation des prises de position à son sujet, sous la forme d’un « pour ou contre » l’exclusion. Beaucoup, y compris celles et ceux qui étaient sceptiques face à la scène du podium, trouvent la sanction excessive. Parmi les athlètes noirs, plusieurs expriment leur solidarité en imitant le fameux geste. C’est entre autres le cas des trois médaillés du 400 mètres masculin, Lee Evans, Larry James et Ron Freeman. Le premier avait été particulièrement actif dans la promotion du boycott. Ils montent sur le podium, coiffés d’un béret qui fait penser à celui qu’arborent les membres du Black Panther Party, la plus célèbre organisation associée au Black Power, née en 1966 dans la ville d’Oakland (Californie). Ils le retirent cependant avant que l’hymne ne retentisse, si bien que leur attitude parait moins ouvertement contestataire et qu’elle ne sera pas sanctionnée. Des femmes, bien que laissées de côté par les militants du boycott, tiennent à parler en leur nom propre : Wyomia Tyus, double championne olympique sur 100 mètres (1964 et 1968) dédie par exemple le titre du 4 x 100 mètres à Smith et Carlos. L’indignation face au sort réservé à Smith et Carlos n’est pas unanime même parmi les sportifs noirs. George Foreman, qui a remporté brillamment la médaille d’or dans la catégorie des poids lourds, agite sur le ring un petit drapeau américain, exprimant ainsi sa fierté de représenter son pays et réaffirmant la légitimité du patriotisme sportif. L’écart qui existe dans ces prises de position peut en partie s’expliquer par l’écart entre deux types de trajectoires sociales bien différentes. Smith et Carlos, passés par une université, sont sensibilisés aux luttes qui animent alors les campus, en particulier celles qui concernent la défense de la minorité noire. Foreman, qui a grandi dans un quartier noir pauvre de Houston (Texas), s’est initié à la boxe via le programme fédéral d’insertion Job Corps, destiné aux jeunes issus de milieux défavorisés. La découverte de la boxe, dans ce cadre, l’éloigne du monde de la rue et de la petite délinquance. « C’est un truc d’étudiants. Ils vivent dans un autre monde », résume-t-il, renvoyant les deux bannis à un utopisme irréaliste quand lui se situerait dans le monde réel.

Conclusion

Le « moment 68 » ne prend pas fin en 1968. S’il fallait lui fixer une limite, ce serait probablement 1972. Aux Jeux de Munich, Vince Matthews et Wayne Collett réalisent un doublé sur 400 mètres. Leur attitude désinvolte sur le podium, leur impatience face à une cérémonie qui semble s’éterniser à leurs yeux, provoque l’ire du CIO, qui exclut à nouveau des athlètes. Matthews, déjà présent à Mexico, avait été outré par la sanction infligée à ses deux compatriotes. Là encore, l’exclusion divise l’opinion, ou du moins ce qu’on peut en percevoir à travers la presse de l’époque (articles, éditoriaux, courrier des lecteurs…). Cette fois cependant, Matthews et Collett sont éclipsés par un autre événement, bien plus tragique : la prise d’otages puis la mort des athlètes israéliens par le groupe terroriste palestinien Septembre noir. C’en est fini pour plusieurs décennies de l’usage des Jeux olympiques comme scène de protestation, ladite protestation étant désormais suspectée de pouvoir déboucher sur de la violence. Retour donc à une forme politique plus institutionnalisée, celle que les Jeux olympiques modernes connaissent depuis leur naissance en 1896 : la rivalité entre nations.

Témoignages

John Carlos et Dave Zirin, The John Carlos Story. The Sports Moment That Changed the World, Chicago, Haymarket Books, 2011. Harry Edwards, The Revolt of the Black Athlete, Urbana, University of Illinois Press, 2017 [1969]. Tommie Smith et David Steele, Silent Gesture. The Autobiography of Tommie Smith, Philadelphie, Temple University Press, 2007.

Bibliographie

Amy Bass, Not the Triumph but the Struggle. 1968 Olympics and the Making of the Black Athlete, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2004. Harry Blutstein, Games of Discontent. Protests, Boycotts, and Politics at the 1968 Mexico Olympics, Montreal, McGill-Queen’s University Press, 2021. Douglas Hartmann, Race, Culture and the Revolt of the Black Athlete. The 1968 Olympic Protests and Their Aftermath, Chicago, University of Chicago Press, 2004. François-René Julliard, « Relever le gant. Aux origines d’une image iconique, le podium des Jeux olympiques de Mexico (1968) », Siècles. Cahiers du Centre d’histoire « Espaces et Cultures », 2021, no 51.  

Illustration 1 : Le podium du 200 mètres masculin des Jeux de Mexico

Tommie Smith et John Carlos, n’ayant pu récupérer qu’une paire de gants avant la cérémonie, se la partagent. Sur la deuxième marche du podium, l’Australien Peter Norman arbore lui aussi le badge de l’Olympic Projet for Human Rights, en signe de solidarité. Source : Angelo Cozzi, domaine public, via Wikipedia.
Tommie Smith et John Carlos, n’ayant pu récupérer qu’une paire de gants avant la cérémonie, se la partagent. Sur la deuxième marche du podium, l’Australien Peter Norman arbore lui aussi le badge de l’Olympic Projet for Human Rights, en signe de solidarité. Source : Angelo Cozzi, domaine public, via Wikipedia.

Illustration 2 : Le podium du 400 mètres masculin des Jeux de Mexico

Lee Evans (au centre), Larry James (à gauche) et Ron Freeman (à droite) portent un béret, symbole associé aux Black Panthers. Lee Evans lève le poing, comme Tommie Smith et John Carlos la veille. Leur sourire contraste en revanche avec l’attitude solennelle qui prévalait chez les deux bannis. Source : compte X de l’USA Track and Field
Lee Evans (au centre), Larry James (à gauche) et Ron Freeman (à droite) portent un béret, symbole associé aux Black Panthers. Lee Evans lève le poing, comme Tommie Smith et John Carlos la veille. Leur sourire contraste en revanche avec l’attitude solennelle qui prévalait chez les deux bannis. Source : compte X de l’USA Track and Field

Illustration 3 : Le podium du 400 mètres masculin des Jeux de Munich

L’attitude dubitative de Wayne Collett (à gauche) et de Vince Matthews (au centre) contraste avec celle que prescrit habituellement le protocole : corps bien droit, yeux fixés sur le drapeau. Source : Associated Press via Wikimedia
L’attitude dubitative de Wayne Collett (à gauche) et de Vince Matthews (au centre) contraste avec celle que prescrit habituellement le protocole : corps bien droit, yeux fixés sur le drapeau. Source : Associated Press via Wikimedia
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