Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes

Par Marie-Cécile Pineau
Le 28 septembre 2021

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, Nantes est le premier port négrier de France, d’où sont parties plus de 1 700 expéditions. Aujourd’hui, Nantes garde encore la trace de ce commerce dans son paysage urbain, du centre-ville aux quais bordant la Loire. C’est sur ce dernier lieu que se trouve le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, inauguré le 25 mars 2012 lors du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Chaque 10 mai, lors de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, c’est là que se concentre diverses manifestations, animées par de multiples acteurs, notamment associatifs (Les Anneaux de la Mémoire). Rappelons que, depuis la loi Taubira adoptée le 10 mai et promulguée le 21 mai 2001, la traite atlantique et l’esclavage ont été reconnus par la France comme crime contre l’humanité. Etudier le Mémorial, c’est étudier la traite atlantique et sa mémoire, mais permet aussi d’élargir la réflexion sur des sujets actuels.

Par Marie-Cécile Pineau 1.

L’espace urbain nantais est marqué par de multiples traces de la traite atlantique.

Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage peut être étudié pour lui-même. Cependant, pour mieux saisir son rôle, il peut être relié à un parcours urbain plus large, débutant au château des ducs de Bretagne qui abrite le musée d’histoire de Nantes. C’est une possibilité de visite sur une demi-journée sur place avec les élèves, ou en utilisant les multiples ressources mises à disposition par les différents sites consultables en ligne.

Le parcours est bien identifié, du château des ducs jusqu’au Mémorial, en passant par l’île Feydeau et le quai de la Fosse. Au château des ducs, plusieurs salles regroupent des objets liés à la traite atlantique. On peut y apprendre la place de Nantes au sein de la Traite atlantique, la vie dans les plantations, ainsi que les figures des négociants et armateurs nantais ayant participé à ce commerce, comme la famille Deurbroucq, via leurs portraits exposés dans une salle du musée 1. A noter d’ailleurs la prochaine exposition au château des ducs de Bretagne, Expression(s) décoloniale(s) #2, qui prolonge une première exposition ayant eu lieu en 2018 et qui « propose une nouvelle fois aux visiteurs de découvrir des approches historiques et artistiques actuelles sur la traite atlantique. » 2.

Continuer la visite par parcourir le centre-ville permet de voir à quel point Nantes a profité de la richesse issue de ce commerce, grâce à laquelle la ville s’est transformée, embellie (avec les fameux mascarons). Sur place, la visite peut être faite en compagnie de guides conférenciers. Cependant, pour toucher un public plus large, la municipalité de Nantes a aussi installé un certain nombre de panneaux explicatifs qui permettent d’effectuer le parcours en autonomie. Ces écriteaux abordent tous les aspects de la traite négrière, de la description de la traite au rôle de Nantes et aux conséquences de celle-ci sur l’espace urbain. Ils peuvent également servir de support pédagogique pour un parcours virtuel, puisqu’ils sont disponibles en ligne 3.

Un passage incontournable : l’île Feydeau. Dans cette ancienne île qui n’a aujourd’hui plus que le nom après le comblement des bras de la Loire, il faut effectuer un arrêt dans une cour intérieure d’un immeuble typique de l’époque, la « Cour Ovale ». L’intérêt c’est qu’il ne s’agit pas d’hôtels particuliers, mais locatifs, où les habitants occupent l’étage qui correspond à leur position : au premier étage un propriétaire de plantation de Saint Domingue venu à Nantes pour faire fructifier ses affaires et qui a fait du transport d’esclaves. Il a eu un esclave noir, Narcisse, qui a été pris et renvoyé car l‘esclavage était interdit en France métropolitaine. Dans les étages supérieurs, des marchands ou artisans de condition bien plus humbles voire, dans les chambres sous les toits, des gens de passage.

Le rôle du Mémorial de l’abolition de l’esclavage pour la Mémoire.

Il ne s’agit pas seulement d’un monument, mais d’un ensemble architectural, reliant la passerelle Schoelcher (permettant de traverser la Loire devant le palais de justice de Nantes) jusqu’au pont Anne de Bretagne. C’est une représentation symbolique du cheminement qu’il a fallu pour aboutir à la reconnaissance de la traite. Le long de la Loire, 2 000 plaques de verre indiquent tous les noms des bateaux négriers partis du port de Nantes avec leurs dates, ainsi que d’autres noms qui sont soit des ports de vente d’esclaves en Afrique soit des lieux d’arrivées de ceux-ci dans les Antilles ou en Amérique. Le Mémorial se trouve près du pont Anne de Bretagne. A l’extérieur, pas de statues ou de lieux imposants. Il a été conçu pour amener les visiteurs à descendre au niveau du fleuve, cette descente devant faire ressentir le même effet qu’une descente dans la cale d’un bateau. C’est un parallèle voulu car c’est cet espace, dans les navires négriers, où les esclaves étaient placés tête-bêche, enchaînés, avec l’impossibilité de s’y tenir debout.

Sur toute la longueur des parois de verre du Mémorial, un ensemble de textes de divers auteurs. Dans sa volonté de les rendre accessibles, ils sont également disponibles en ligne 4, même s’ils ont évidemment plus de force en les lisant sur place. Avant ces textes, une plaque de verre affiche 47 traductions du mot Liberté.

Avec ce monument ancré dans la ville, la municipalité de Nantes a choisi de faire face à cet aspect de son histoire. Une volonté politique d’élargir la visée du Mémorial en rendant « hommage à ceux qui ont lutté et luttent encore contre toutes les formes d’esclavage dans le monde » (guide enseignant du Mémorial de l’abolition de de l’esclavage, p. 3). C’est pourquoi, si l’étude du Mémorial peut servir de point d’entrée pour l’étude de la traite atlantique pour les enseignants d’histoire-géographie, tant au collège qu’au lycée, un prolongement peut être effectué dans le cadre de l’enseignement moral et civique avec la réflexion sur divers thèmes comme le racisme ou les discriminations. Enfin, le Mémorial peut amener à réfléchir à la place d’un monument dans l’espace public. L’année 2020 a relancé cette réflexion après un certain nombre de statues mises à terre lors de manifestations dans le sillage des diverses manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd aux États-Unis.

Bibliographie :

– CHARON Philippe (dir.) et alii, Commerce atlantique, traite et esclavage (1700-1848) : recueil de documents des Archives départementales de Loire-Atlantique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018 – GUALDE Krystel, Nantes et la traite négrière atlantique, Éditions du Château des ducs de Bretagne, Collection Les Indispensables, 2017 – HOURCADE Renaud, Les ports négriers face à leur histoire, Dalloz, 2014 – VERGES Françoise, JOUZEAU Marie-Hélène et CHEREL Emmanuelle, Liberté ! Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Éditions du Château des ducs de Bretagne, 2015

Sitographie :

Site internet du château de Nantes Site internet du Mémorial de l‘abolition de l’esclavageSérie de podcasts sur la mémoire de l’esclavage Portail de la fondation pour la mémoire de l’esclavage © Marie-Cécile Pineau pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 28 septembre 2021.
  1. professeure certifiée d’histoire-géographie, doctorante en histoire moderne (Université de Nantes, CRHIA). ↩︎
  2. Voir le lien (www.chateaunantes.fr) ↩︎
  3. Voir le lien (memorial.nantes.fr) ↩︎
  4. Voir le lien (memorial.nantes.fr) ↩︎

Notes

  1. https://www.chateaunantes.fr/thematiques/les-portraits-des-deurbroucq/
  1. professeure certifiée d’histoire-géographie, doctorante en histoire moderne (Université de Nantes, CRHIA). ↩︎
  2. https://www.chateaunantes.fr/expositions/expressions-decoloniales-2/ ↩︎
  3. https://memorial.nantes.fr/wp-content/uploads/2017/03/Panneaux_parcours_dans_la_ville.pdf ↩︎
  4. https://memorial.nantes.fr/wp-content/uploads/2017/03/citations_francais.pdf ↩︎