Le genre de la Résistance. La résistance féminine dans le Nord de la France
Compte-rendu de la rédaction / Deuxième Guerre mondiale
Le 8 juin 2016
LACOUR-ASTOL Catherine. Le genre de la Résistance. La résistance féminine dans le Nord de la France. Les presses de Sciences Po, 390 pages. Bibliographie, index, documents et graphiques. 28 euros.

Que signifie résister au féminin ? Parce que l’histoire de la Résistance a longtemps été écrite au masculin, la version féminine était mal connue… et parce que la définition de la Résistance privilégiait une vision militaro-activiste, la résistance féminine a été sous-évaluée.
Le travail de Catherine Lacour-Astol est le résultat d’une thèse d’histoire soutenue sous la direction de Claire Andrieux au centre de recherche de l’Institut des Sciences politiques de Paris. Il s’inscrit dans le cadre des travaux actuels sur le genre, entendu comme une construction sociale des identités et des rapports sociaux. L’auteur a choisi de décrire cette résistance dans le département du Nord, rattaché au commandement militaire de Bruxelles. Déjà occupée pendant 4 ans lors de la première guerre mondiale, cette région connut une résistance précoce, multiforme et particulièrement dangereuse dans une zone industrielle et stratégique où stationnait entre le 1/3 et la ½ des troupes allemandes.
L’historienne construit sa démonstration à partir du dépouillement de sources à la fois administratives, policières et judiciaires. La résistance féminine est ainsi analysée à partir de deux prismes : la répression à partir de documents datant de la guerre, et la reconnaissance attestée par des documents plus récents, élaborés à des dates et dans des contextes différents.
La première partie de l’ouvrage analyse la résistance face à l’ordre allemand et à la répression à partir des archives du cabinet du préfet, du fichier central des personnes arrêtées par les autorités allemandes et de la Section spéciale de la cour d’appel de Douai. Les femmes sont-elles traitées comme les hommes ou bénéficient-elles d’une indulgence particulière ?. Les actes qui ont motivés l’arrestation sont principalement :
Le soutien aux soldats anglais, manifestation précoce du refus de l’ordre occupant Il semble que les autorités préfectorales offrent dans ce cas aux femmes une protection particulière.
L’engagement communiste à compter de juin 194 qui, au contraire, encourt la sévérité du préfet.
Ces deux engagements spécifiques sont analysés successivement : 665 femmes sont arrêtées contre 4 420 hommes. L’auteur a étudié leur statut matrimonial, leur éventuelle activité professionnelle : 65% des femmes arrêtées sont mariées, 27% travaillent principalement comme commerçante ou employées. La répression dans le Nord respecte la frontière du genre. Les femmes sont épargnées par les pelotons d’exécution et sont presque totalement exclues de la politique des otages. L’aide aux soldats anglais est la principale cause de la déportation des femmes (236 femmes déportées dont 30% ne reviendront pas des camps.)
Par contre le militantisme communiste balaie ces considérations, surtout lorsque la répression est mise en œuvre par le préfet.
La deuxième partie s’intéresse à la reconnaissance honorifique après la guerre et analyse des sources peu exploitées : les dossiers de proposition pour la Croix de la Libération. 921 femmes du Nord reçoivent le statut CVR, pour la médaille de la Résistance: 718 dossiers établis dont 61 féminins pour la médaille de la reconnaissance française : 712 dossiers dont 121 féminins.
L’analyse de ces résultats s’expliquent la faible prise en compte de la résistance individuelle, et la forte appréciation de la résistance organisée dans le cadre des réseaux et mouvements, et de la répression endurée.
Les résistantes ayant obtenue le CVR se caractérisent par un fort enracinement régional, la maturité (plus de 40 ans), une présence au foyer et une vie de couple. La moitié de ces femmes ont été internées et pour un quart d’entre elles déportées.
L’auteur essaie d’expliquer pourquoi les femmes occupent une place modeste dans la reconnaissance statutaire : culture féminine peu soucieuse de revendication, mais surtout la résistance féminine peine à s’identifier aux représentations dominantes données par les Résistants au lendemain de la guerre. La complexité des démarches administratives et le silence des témoins ont gravement desservi les résistantes.
Cet ouvrage fondé sur une documentation solide, et une volonté de démonstration statistique démontre que les femmes résistantes représentaient plus que les 10 ou 12% des résistants enregistrées. Elles se sont cantonnées à des activités plus conformes aux idées qu’elles se faisaient de leur sexe. Elles ont été indispensables… mais dans des rôles souvent subalternes. Elles sont les combattantes de l’ombre, oubliées de la reconnaissance.
On ne peut qu’applaudir à ce travail très argumenté, mais regretter aussi que des parcours plus spécifiques n’aient pas été présentés. Beaucoup de noms sont cités, mais les personnalités atypiques émergent mal au milieu de ces tableaux statistiques et du décryptage des textes administratifs. On aurait aimé en savoir plus sur Nelly Deviennne, journaliste fondatrice du Journal « la Voix de la Nation » paru à Roubaix en 1941, sur Suzanne Derache, secrétaire de Paul Joly du réseau Caviar, puis de Gérard Kaisin, du réseau Zéro-France, ou des Justes parmi les Nations comme Simone Caudmont, censeur du Lycée Fénelon à Lille qui accueillit plusieurs petites filles juives dans son établissement. Mais cela ne répondait pas aux objectifs de cette étude.
© Odile Louage pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 08/06/2016. Tous droits réservés.