Le champion soviétique : figurer l’Union soviétique par corps

Sylvain Dufraisse
Le 2 avril 2024

Par Sylvain Dufraisse, Nantes Université, CENS (Nantes Université-CNRS), IUF.

Le champion soviétique : figurer l’Union soviétique par corps.

« Le champion incarne la grandeur de la nation 1 ». En un titre d’un article sur l’athlétisme dans le Bulletin du CIO, le journaliste sportif de l’Équipe, Michel Clare, résume une nouvelle donne que le contexte de guerre froide a contribué à faire émerger. Les champions ne sont plus uniquement des sportifs : ils sont devenus des ambassadeurs des nations dont ils portent les couleurs, voire des incarnations des valeurs morales que les régimes dont ils proviennent défendent.

Alors qu’avec l’équilibre des forces nucléaires l’affrontement États-Unis–URSS se déplace vers d’autres sphères à la fin des années 1940, les stades et les terrains de sport deviennent un des espaces possibles de cette confrontation. Outre son caractère agonistique et le fait que cette pratique soit également un divertissement qui touche un large public, les propriétés du sport renforcent cette dimension. Ainsi, « le sport est porteur d’une tension faisant que le corps est à la fois l’objet d’une pratique à valeur universelle et ce par quoi le monde social, dans sa diversité, s’incarne dans les individus […] Il ouvre une possibilité quasi infinie de luttes de marquage symbolique auxquelles les institutions et les groupes sociaux vont se livrer, non seulement pour remporter victoires et trophées mais de manière plus cachée, pour imposer des significations particulières et distinctives, voire oppositionnelles, attachées aux gestes sportifs  2». Cet article éclaire cette tension à partir des « héros du sport » soviétiques et des « luttes de marquage symbolique » dont ils ont fait l’objet, des années 1930 aux années 1990.

Faire des champions et des championnes des héros de la construction socialiste.

Faire des champions et des championnes des héros de la construction socialiste est loin d’être une évidence dans l’URSS des années 1930. Les sections soviétiques de sport n’appartiennent pas aux fédérations internationales ; il n’existe pas de comité olympique propre ; le champion est vilipendé comme un résidu « bourgeois », attiré par l’argent et mû par la gloriole. La Russie soviétique, puis l’URSS se sont engagées par la création d’une Internationale rouge du sport (1921-1937), dont l’objectif était de rassembler les sportifs communistes, hors des institutions « bourgeoises ». Les règles du sport international — les rencontres officielles ne sont permises qu’avec des membres des fédérations internationales — renforcent cet isolationnisme. Comment expliquer alors que dans le programme iconographique de la station de métro Ploshad’ Revolucij, ouverte en 1938 et qui mène à la place Rouge, d’imposantes statues de bronze d’un footballeur et d’une lanceuse de disque côtoient d’autres figures du régime telles que l’ouvrier, la kolkhozienne ou le garde-frontière ?

C’est au mitan des années 1930 qu’un autre marquage symbolique vient à faire du champion un héros. Cela s’explique tant par des inflexions transnationales que par des orientations de politique intérieure. La création de compétitions internationales (Jeux olympiques -JO- en 1896, Coupe du monde de football en 1930) et l’extension de leur audience aboutissent à un résultat opposé à celui que Coubertin envisageait lorsqu’il prônait la création des Jeux olympiques modernes. Loin d’être un espace d’expression de l’universalisme, les JO deviennent rapidement, par l’action conjointe des organisateurs, des journalistes qui couvrent les compétitions et du public un espace de cristallisation des nationalismes où les sportifs portent les couleurs nationales, concourent sous leurs hymnes et leurs drapeaux et où les passions nationales s’expriment dans les tribunes. Les journalistes états-uniens qui couvrent les premiers JO construisent les performances et les victoires des sportifs originaires des États-Unis comme des manifestations de la supériorité du régime républicain et du creuset américain 3. L’usage politique des résultats sportifs devient un ressort que les régimes fasciste et nazi mobilisent pour accroître leur prestige international. Dès le milieu des années 1930, les dirigeants sportifs soviétiques saisissent le potentiel que les compétitions de cette envergure peuvent revêtir, d’autant plus qu’ils peuvent ainsi s’adresser à cette occasion à un public étranger non issu de la galaxie communiste. C’est pourquoi ils commencent à tisser des liens sportifs avec des sportifs de renom mis à l’écart des fédérations pour professionnalisme comme le célèbre athlète français Jules Ladoumègue ou à profiter de rapprochements diplomatiques pour permettre des compétitions sportives avec des équipes là encore professionnelles. Le tournant vers la valorisation des champions s’explique aussi par la politique intérieure. Le régime soviétique tend dans les années 1930 à mettre en avant la figure des ouvriers des chocs, puis des stakhanovistes en 1935. Les champions, comme les héros du travail, doivent inciter la population soviétique à se mobiliser pour la patrie, à repousser leurs limites physiques, dans un contexte où les politiques de massification de l’activité physique quotidienne ont partiellement échoué. Le champion propose un modèle de comportement dont la population doit théoriquement s’inspirer et doit guider la population vers la pratique de la culture physique. La création du titre de « Maître émérite de sport » en 1934 en est un des dispositifs de légitimation, comme l’octroi de primes élevées en roubles qui permet de stimuler les records. La fabrique de champions s’explique enfin par le développement d’industries du divertissement et le retour en grâce du spectacle sportif. « La vie est devenue plus joyeuse », affirme Staline lors de la première conférence des stakhanovistes en 1935. Dans le monde du sport, cela se traduit par l’organisation d’une première saison du championnat d’URSS en football en 1936. Si les sections soviétiques commencent à avoir quelques contacts avec les fédérations, elles n’en deviennent pas encore membres. Les orientations diplomatiques du régime ne le permettent pas ; les purges staliniennes bouleversent l’administration de la culture physique. C’est dès octobre 1944 que les dirigeants de la culture physique et du sport s’orientent vers la compétition internationale et considèrent qu’il faut participer à des rencontres sportives avec les pays étrangers. Les compétitions doivent être un moyen de séduire les opinions publiques occidentales et d’améliorer le niveau des sportifs soviétiques. Le nouveau contexte géopolitique le permet et la Guerre froide ne fait qu’amplifier cette orientation. Les sections soviétiques se rapprochent à partir de l’automne 1946 des fédérations internationales. Le CIO admet en 1951 le CNO soviétique. L’URSS en quelques années a intégré le monde du sport.

La Guerre froide fait des athlètes des ambassadeurs et des incarnations du régime soviétique.

Les premières incursions des Soviétiques dans les compétitions internationales à la fin des années 1940 en sont la preuve : seule la victoire compte, la défaite n’est pas possible. Elle met en jeu l’honneur de l’Union soviétique. Après l’échec des lutteurs au Championnat du monde de 1946, seuls les champions susceptibles de remporter la victoire peuvent franchir les frontières. Paradoxalement, cela favorise l’essor du sport féminin soviétique dont les résultats sont très probants. En 1950 à Bruxelles, les championnes soviétiques remportent quatre médailles d’or, dont trois en lancer, et montent sur huit des dix podiums. C’est avec précaution que les résultats des autres délégations sont étudiés avant les Jeux d’Helsinki pour les premières rencontres frontales entre les « deux grands peuples en état de “guerre froide” 4 » par le biais de leurs athlètes. Les champions soviétiques, rassemblés avec leurs homologues des démocraties populaires dans un village olympique réservé au camp socialiste, présentent une facette moins belliqueuse. En plus de remporter de nombreuses victoires, ils ont pu s’afficher comme des garants de la paix par des actes de fraternisation, comme des jeunes hommes et des jeunes femmes normales, loin des clichés véhiculés sur les Soviétiques, et montrer leur adhésion à l’esprit des Jeux olympiques et aux principes de leur fondateur, Pierre de Coubertin.

À partir des années 1950, le contexte de la coexistence pacifique et la multiplication des compétitions — championnat d’Europe, du monde, compétitions bilatérales… –, comme des tournées, font des sportifs et des sportives des privilégiés. Afin de représenter l’URSS, ils franchissent plusieurs fois par an le rideau de fer, ce qui était rare pour les représentants soviétiques hautement contrôlés. Le contact avec l’étranger leur permet également d’accéder à des biens introuvables dans une Union soviétique marquée par les pénuries. Les champions nouent des liens avec leurs homologues de l’Ouest en amont et autour des compétitions, comme dans le village olympique. Le contexte d’affrontement international renforce l’enjeu symbolique autour des athlètes qui en viennent à incarner la fine fleur du régime. Atteindre de tels degrés de performances atteste des réussites du gouvernement soviétique, de son avance scientifique, de la qualité de l’entraînement. Les records et les victoires face aux représentants des États-Unis et d’autres pays capitalistes les matérialisent très concrètement. Remporter le titre en poids lourd en haltérophilie permet de devenir comme Yuri Vlasov, l’homme le plus fort du monde. Le rôle social à destination de la population soviétique ne doit pas être négligé : certains sont mis en avant comme des modèles de comportement. Les médias soviétiques louent des icônes comme Vlasov ou la lanceuse de disque Tamara Press et mettent en avant leur intelligence, leur curiosité, leur goût de l’effort et leur bienséance. Plusieurs dispositifs visent à policer les comportements des meilleurs sportifs, en particulier lorsqu’ils sont à l’étranger. D’abord, l’encadrement des équipes sportives ajoute à l’entraînement physique des séances de préparations idéologiques (cours sur le pays visité et le monde capitaliste, guide des comportements à adopter à l’étranger) à partir du milieu des années 1950. Ensuite, la multitude des contrôles et des rapports lors des déplacements à l’étranger favorise la discipline. Enfin, les sanctions disciplinaires (suspension des titres, des primes, disqualification et interdiction de prendre part aux délégations et aux compétitions) s’abattent contre les récalcitrants et sur ceux qui ont nui à l’image du citoyen soviétique.

Rétroactions : contester la duplicité soviétique

Les champions et des championnes sont des cibles de choix de la propagande adverse. À partir de 1956 et des vols -très médiatisés- de chapeaux, commis par la lanceuse de disque Nina Ponomareva à Londres, les journalistes occidentaux sont à l’affût des incartades des athlètes. Celles-ci attestent leur goût pour l’Occident et pour sa civilisation matérielle ou mettent en avant les ambiguïtés entre l’image promue et le comportement réel des champions. Ils sont aussi des cibles de choix pour les militants des droits de l’homme qui profitent des compétitions sportives et de la venue de sportifs pour organiser des mobilisations contre l’URSS ou pour les services secrets qui tentent de susciter des défections. Le Freedom Tour organisé en janvier 1957 à travers les États-Unis en l’honneur des sportifs hongrois qui ont fui lors des JO de Melbourne a montré l’usage que l’on pouvait faire des champions. Si les défections soviétiques sportives ont été rares ou inabouties comme la tentative du plongeur Serguei Nemtsanov à Montréal en 1976, elles écornaient l’image du pays. La contestation des résultats soviétiques porte également sur le statut des compétiteurs et des compétitrices. Journalistes et dirigeants occidentaux, en particulier états-uniens, dénoncent « des millions d’athlètes s’entraînent chaque jour en travaillant pour le gouvernement  » et des statuts qui rompent avec l’idéal de l’amateurisme et du fair-play. Au milieu des années 1960, c’est la domination des femmes athlètes soviétiques et plus généralement du bloc socialiste qui est mise en doute. Celles-ci ne seraient pas de « vraies » femmes. La fédération internationale d’athlétisme (IAAF) impose lors des championnats d’Europe de 1966 des contrôles de sexe qui sont généralisés à partir de 1968 sous la forme de tests chromosomiques. Enfin, durant la même décennie, la presse des deux camps remet en cause les performances de l’adversaire en les accusant de faire usage du dopage. Le CIO, sans grande conviction et avec peu de moyens, se charge alors de mener la lutte antidopage. Au début des années 1980, c’est l’engagement de très jeunes enfants dans des parcours de performance, en natation ou en gymnastique, qui suscite l’opprobre international et qui matérialise les travers du totalitarisme. La chute tragique à quelques semaines des JO de Moscou conduit le prodige de la gymnastique Elena Mukhina à la paralysie des quatre membres et constitue un exemple du jusqu’au-boutisme soviétique. L’arrivée de Mikhail Gorbatchev et la politique de transparence qu’il mène conduisent à porter un autre regard sur les politiques de performance soviétique. Les critiques sous-jacentes constatent les investissements démesurés dans les politiques de performance aux dépens du sport de masse, les privilèges et les passe-droits des champions et des championnes, comme les excès de la fabrique des sportifs et la faible attention portée aux individus. Tout cela explose au grand jour. D’anciens champions comme Yuri Vlasov et Igor Ter Ovanesian évoquent même à la télévision le dopage. D’exemples et d’incarnations des réussites du régime, les champions et championnes devenaient la matérialisation de ses échecs et de ses dérives.

Bibliographie succincte :

Anaïs Bohuon, Le test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ?, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2012. Patrick Clastres, « Olympisme et guerre froide. Du paradigme réaliste au paradigme culturel », Guerres mondiales et conflits contemporains, 277, 1, 2020, p. 7-25. Sylvain Dufraisse, Les héros du sport. Une histoire des champions soviétiques, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019. Sylvain Dufraisse, « Le sportif d’élite en Union soviétique, une figure controversée », La Pensée, 401, 1, 2020, p. 47-57. Sylvain Dufraisse, « La supériorité sportive féminine soviétique, un enjeu de guerre froide », Clio. Femmes, Genre, Histoire, vol. 57, no. 1, 2023, pp. 113-131. Sylvain Dufraisse, Une Histoire sportive de la Guerre froide, Paris, Nouveau Monde éditions, 2023. Robert Edelman, « The five Hats of Nina Ponomareva : sport, shoplifting and the Cold War », Cold War History, 17, 3, 2017, p. 223-239. © Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 02/04/2024. Tous droits réservés.
  1. Michel Clare, « L’athlétisme, sport fondamental », Bulletin du CIO, février 1955, 49, p. 16. ↩︎
  2. Jean-Michel Faure, Charles Suaud, La Raison des Sports, sociologie d’une pratique singulière et universelle, Paris, Raisons d’agir, 2015, p. 15. ↩︎
  3. Mark Dyreson, « America’s Athletic Missionaires »: Political Performance, Olympic Spectacle and the quest for an american national culture, 1896-1912 », The International Journal of the History of Sport, vol.25, n°2, 2008, 185-203 p. ↩︎
  4. « Les XVe Jeux olympiques, avec les Dieux du stade », Le Monde, 17 juillet 1952, p. 6. ↩︎
  1. Michel Clare, « L’athlétisme, sport fondamental », Bulletin du CIO, février 1955, 49, p. 16. ↩︎
  2. Jean-Michel Faure, Charles Suaud, La Raison des Sports, sociologie d’une pratique singulière et universelle, Paris, Raisons d’agir, 2015, p. 15. ↩︎
  3. Mark Dyreson, « America’s Athletic Missionaires »: Political Performance, Olympic Spectacle and the quest for an american national culture, 1896-1912 », The International Journal of the History of Sport, vol.25, n°2, 2008, 185-203 p. ↩︎
  4. « Les XVe Jeux olympiques, avec les Dieux du stade », Le Monde, 17 juillet 1952, p. 6. ↩︎