Le Centre Historique Minier de Lewarde: une histoire du Bassin minier, de l’industrialisation au Patrimoine mondial

Par Jessica Dos Santos
Le 19 septembre 2021

En novembre 1971, le journal La Voix du Nord publie un article titré « Avant qu’il ne soit trop tard, il faut doter le Douaisis d’un musée de la mine ». Le journaliste s’inquiète de la destruction des sites miniers au fur et à mesure de leur fermeture, craignant que les générations suivantes ne grandissent dans l’ignorance de ce passé industriel. L’article est illustré par une photographie de la fosse Delloye, située sur la commune de Lewarde, qui a fermé quelques mois auparavant. Choix prémonitoire, ou particulièrement bien informé ! Car la fosse Delloye est aujourd’hui devenue le Centre Historique Minier, le plus grand musée en France consacré à l’exploitation du charbon. Cette structure culturelle originale par la diversité de ses missions accueille désormais près de 150 000 visiteurs par an, parmi lesquels on retrouve un nombre croissant de scolaires de tous âges. En effet, l’activité minière est un thème qui est inscrit dans les programmes des différents cycles, tout en offrant également des entrées pour de nombreuses autres questions et disciplines.

Nous proposons ici de présenter la structure du CHM, puis de suggérer quelques pistes pour aborder, à travers cet exemple, certains points du programme d’Histoire de cycle 4 ou du lycée.

Centre historique minier - tous droits réservés.
Centre historique minier – tous droits réservés.
La fosse Delloye est un site minier relativement tardif pour le département du Nord : alors que la découverte du charbon dans le Valenciennois date du début du XVIIIe siècle (1720), les puits de Lewarde n’ont été creusés que dans les années 1920, pour une mise en fonctionnement en 1931. Jusque là, le site n’était pas industriel, à l’exception d’un puits d’aérage creusé à la Belle Epoque. Les bâtiments présentent une architecture typique de l’époque : les constructions en briques, surmontées de deux chevalements métalliques, dominent les puits qui atteignent une profondeur d’environ 480m. En revanche, on ne retrouve pas autour de la fosse les autres éléments « traditionnels » du paysages miniers : pas de terril ni de cités minières. L’ensemble fonctionne pendant 40 ans et produit environ 8 millions de tonnes de charbon. Le chiffre paraît impressionnant, mais reste relativement modeste au regard de la productivité d’autres sites. C’est pourquoi les Houillères du Bassin du Nord-Pas-de-Calais (HBNPC), organisme gestionnaire des mines depuis la nationalisation de 1946, décident de sa fermeture en 1971 : les gisements encore exploitables dans la zone sont désormais trop faibles et profonds pour que leur exploitation soit rentable. On est alors dans un contexte de réduction planifiée de la production charbonnière en France, voulue par l’État dans un souci d’assainissement de la situation de l’activité minière. En 1971 donc, les puits sont comblés, le matériel est évacué, tandis que les bâtiments de la fosse sont laissés à l’abandon et se dégradent assez rapidement. C’est deux ans plus tard, en novembre 1973, que la reconversion du site est décidée : le secrétaire général des HBNPC, Alexis Destruys, propose officiellement au Conseil d’administration des Houillères de transformer la fosse Delloye en un Centre historique minier. Si l’objectif final est d’ouvrir le site au grand public, la démarche de Destruys est avant tout de faire de Lewarde un lieu de conservation du patrimoine de l’exploitation minière. Les archives des HBNPC montrent que le projet repose sur une définition du champ patrimonial assez large, qui intègre l’ensemble des biens matériels liés au fonctionnement de l’entreprise . Lorsque Destruys envoie une note de service à l’ensemble des sites du Bassin afin de les inviter à transférer au CHM leurs biens à conserver, il y inclut les archives de différentes natures (livres, plans, manuscrits, affiches…), le matériel technique (machines et outils), mais aussi des objets du quotidien produits par l’entreprise : vêtements, vaisselle, médailles, etc. Il s’agit donc bien de faire du Centre historique un lieu de conservation de la mémoire de la mine, sous toutes ses formes. C’est ce travail de rassemblement qui domine pendant plusieurs années, primant sur l’ouverture au public. En effet, si les Houillères ont décidé de prendre en charge ce travail d’identification et de protection de cet équipement divers, la question de la valorisation reste en suspens : mettre en place un musée suppose des aménagements importants, mais aussi des frais d’entretien et de gestion à long terme que les HBNPC n’envisagent pas d’assumer seules. C’est pourquoi elles transfèrent progressivement le Centre Historique Minier à l’État. En 1982, est mise en place une Association du CHM, créée conjointement par les HBNPC et par les différents acteurs publics du Bassin minier : communes du Bassin minier, départements du Nord et du Pas-de-Calais ainsi que la Région. C’est cette Association qui prend en charge la mise en place du musée, qui ouvre ses portes au public en 1984. Il connaît alors un succès croissant qui s’inscrit dans un contexte de redécouverte et de valorisation du patrimoine du Bassin minier dans son ensemble. Cette reconnaissance de la valeur patrimoniale du lieu passe notamment par son classement aux Monuments historiques (2009) et par l’inscription du Bassin minier sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en 2012. Le Centre Historique Minier de Lewarde apparaît ainsi comme un site culturel original, à plus d’un titre. Tout d’abord, il se distingue par l’origine patronale de la démarche : ce souci de conservation du patrimoine documentaire et technique de l’entreprise était rare pour l’époque. De plus, il faut noter la diversité de son statut et de ses missions : le Centre Historique Minier n’est pas « juste » un musée de la mine. Il en est, bien sûr : une partie des bâtiments a été restaurée afin de mettre en scène leurs fonctions originelles (la « salle des pendus », la lampisterie, le triage…), d’autres ont été aménagés en salles d’expositions permanentes ou temporaires, tandis qu’en « sous-sol », une mine-image a été mise en place pour faire découvrir aux visiteurs les galeries. De plus, le CHM accueille une seconde structure en son sein : le Centre de culture scientifique de l’énergie présente les enjeux de l’activité minière, passée, présente et future, mise en valeur dans une nouvelle exposition permanente qui vient d’ouvrir ses portes en 2021. Mais le CHM est aussi resté un site de conservation du patrimoine : à ce titre, il accueille de nombreux exemples de machines et d’outils techniques, ainsi que les archives des HBNPC. Le centre d’archives et de ressources documentaires, troisième structure du CHM, met à disposition du public plus de 2 000 mètres linéaires d’archives, des milliers d’ouvrages, de films et de photographies. Certaines de ces ressources sont mises en valeur sur le site internet du Centre, dans des dossiers documentaires réalisés notamment pour les enseignants. L’histoire de l’exploitation minière dans le Nord-Pas-de-Calais peut ainsi servir d’entrée dans de très nombreux thèmes : mouvement ouvrier, immigration, place des femmes dans la société… Mais la question qui semble émerger en premier lieu est celle de l’industrialisation, présente dans les programmes d’histoire de 4ème et de 1ère (professionnelle, technologique ou générale). Pour aborder cette question, la visite du CHM permet d’amorcer une réflexion sur les usages du charbon : pourquoi, finalement, a-t-on développé ces fosses ? Pourquoi avait-on besoin de ce charbon ? En partant de cette question toute simple, on peut revenir au point de départ de cette exploitation minière, comme l’avait fait l’exposition permanente présentée au CHM en 2020 : lorsque du charbon est découvert pour la première fois en France en 1720, à Fresnes-sur-Escaut au nord de Valenciennes, c’est l’aboutissement de plusieurs années de recherches. Cette longue et coûteuse quête est la preuve de l’existence d’une forte demande en combustible, liée au développement progressif de nombreuses activités artisanales qui nécessitent toutes une production de chaleur. Les exemples sont très nombreux : on retrouve des fours dans la métallurgie, évidemment, devenue essentielle entre autres pour l’armement, mais aussi dans la verrerie, la faïencerie, la brasserie, la production de briques et de chaux… Toutes ces activités qui se développent aux XVIe et XVIIe siècles ne consomment pas du charbon de terre, contrairement à l’Angleterre ou aux Pays-Bas espagnols, mais du bois. Ces fours consomment tant de combustible qu’ils sont source d’une inquiétude ancienne, d’une peur de manquer de bois. La forêt, utilisée pour produire le charbon de bois nécessaire, est en effet l’objet de nombreux autres usages concurrents, qui semblent menacés par ces activités : la forêt est un lieu de production de ressources vivrières, tandis que le bois reste une matière première essentielle pour l’ameublement et la construction, notamment pour la marine – élément de plus en plus important de la puissance des États. C’est pourquoi on retrouve à de nombreuses époques l’expression d’une méfiance vis-à-vis des fourneaux, qualifiés de « gouffres dévorants ». François Ier, au milieu du XVIe siècle, réduit le nombre de forges pour limiter le déboisement. Plus d’un siècle plus tard, c’est Colbert qui, avec son Ordonnance de 1669, réglemente l’usage de la forêt pour en réduire l’exploitation, ce qui n’empêche pas l’inquiétude de perdurer : en 1789, on la retrouve encore dans de nombreux cahiers de doléances. On le voit, la recherche du charbon en France au début du XVIIIe siècle est bien une réponse à une demande ancienne : cette idée permet de remettre en cause les représentations souvent erronées des élèves, qui le plus souvent associent la révolution industrielle à une émergence soudaine d’usines vers le milieu du XIXe siècle. De la même manière, travailler sur les usages du charbon permet de revenir sur les innovations technologiques comme second facteur de l’industrialisation. Au CHM, certaines des visites proposées aux scolaires mettent en avant l’évolution des techniques d’extraction et des conditions de travail des mineurs. Des maquettes présentées dans l’exposition permanente permettent de faire prendre conscience de cette évolution : on y voit la transformation des fosses, dans l’architecture desquelles le bois cède place au métal puis au béton, et surtout l’usage croissant de machines qui favorisent l’accélération de la production. Le rôle central de la machine à vapeur apparaît ainsi, au jour comme au fond : elle fait fonctionner les machines de Newcomen, « pompes à feu » destinées à assécher les galeries (par ailleurs objet d’étude dans le programme de seconde), alimente les machines d’extraction (qui font fonctionner les ascenseurs), ou encore les locomotives nécessaires à l’expédition de la production… D’autres machines ou outils présentés dans le Centre permettent également de mesurer le rôle de l’innovation technique dans la croissance industrielle : sur ce thème, une exposition temporaire prévue pour novembre 2021 mettra en avant des « objets insolites », inventions plus ou moins mystérieuses utilisées dans les mines, témoins de l’importance de l’innovation technologique dans ce secteur. En dehors de cette question de l’industrialisation, on retrouve l’activité minière dans d’autres éléments des programmes scolaires, et notamment dans la spécialité HGGSP (Histoire, Géographie, Géopolitique, Sciences politiques) de niveau de Terminale. Deux thèmes peuvent notamment être abordés à travers une visite du CHM. Dans le Thème 5 consacré à l’environnement, un axe porte sur l’exploitation et la protection des ressources naturelles, appelant les enseignants à se pencher notamment sur les exemples de la Révolution industrielle et de la forêt française. Ces deux « jalons », a priori très différents l’un de l’autre, avaient de quoi surprendre. Toutefois, en proposant aux élèves une étude de la découverte du charbon en 1720, on peut associer ces deux questions. La démarche de Colbert, qui cherche à protéger la forêt non par souci environnementaliste mais par volonté de privilégier l’usage du bois de construction, s’inscrit finalement dans le même esprit et le même contexte que la recherche du charbon : il s’agit dans les deux cas d’anticiper un épuisement de la ressource. En basculant lentement vers la consommation de charbon de terre, l’industrie française va être source de nombreux impacts environnementaux, mais sera aussi à l’origine d’une déprise agricole qui permettra de préserver la forêt bien plus efficacement que les tentatives de réglementation des époques précédentes. Par ailleurs, on retrouve également l’activité minière dans le Thème 4 du programme, consacré cette fois au Patrimoine : le chapitre conclusif appelle en effet à aborder « la patrimonialisation du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, entre héritage culturel et reconversion ». Le Centre Historique Minier peut alors apparaître comme un objet d’études qui permet de mobiliser de nombreuses notions vues dans les axes précédents. Travailler sur le processus de transformation de la fosse Delloye en une triple structure culturelle peut ainsi permettre d’amorcer une réflexion sur l’élargissement du champ patrimonial, qui inclut désormais des sites industriels, des outils techniques, voire des objets du quotidien. On peut également se poser la question des acteurs : ici, on a l’implication précoce d’une entreprise, mais aussi de l’État et des collectivités locales, d’anciens mineurs (qui encore aujourd’hui offrent leur témoignage aux visiteurs)… En s’interrogeant sur les intérêts et ambitions parfois concurrentes de ces acteurs, on peut aussi amener les élèves à débattre de la difficulté de mettre en valeur un site : muséifier, c’est certes transmettre une mémoire, un héritage, mais n’y a-t-il pas un risque de « mettre sous cloche » le passé ? Comment peut-on à la fois conserver les traces du passé et les inclure dans un nouveau développement du territoire ? Le CHM représente un site minier reconverti vers le domaine culturel, classé aux Monuments historiques, élément d’un « paysage culturel vivant » inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, qui développe chaque année une importante offre événementielle, pédagogique, artistique ou encore sportive : les élèves peuvent à partir de cet exemple précis comprendre en quoi chacun de ces éléments contribue soit à protéger, soit à valoriser le site. Enfin, on peut aussi partir du CHM pour interroger la notion de « valeur universelle exceptionnelle » propre aux biens inscrits par l’UNESCO, en établissant un parallèle avec les nombreux autres « musées de la mine » qui existent en Ecosse, en Espagne, ou encore au Japon. Ces quelques pistes de travail ne représentent en aucun cas une liste exhaustive des approches possibles. L’histoire du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, sujet de nombreux travaux de recherche universitaire, offre des possibilités d’exploitation pédagogique toujours renouvelées, et représente pour les élèves une « mine d’idées » pour d’éventuels travaux personnels (on pense bien sûr au Grand oral), qui ne demande qu’à être explorée.

Documents joints