Le cardinal Dubois – Le génie politique de la Régence

Compte-rendu de la rédaction / Histoire moderne
Le 29 mai 2016

Alexandre Dupilet, Le cardinal Dubois – Le génie politique de la Régence, Editions Tallandier, Paris, 2015, 411 pages, index. 23,90 euros.

dubois.jpg

Hyacinthe Rigaud nous a donné du cardinal Dubois (1656-1723) un portrait qui en dit beaucoup sur ce personnage à nul autre comparable, issu de rien ou de si peu – un père apothicaire à Brive ! –, parvenu à force de talents mais aussi de corruptions et d’intrigues au sommet de l’Eglise (archevêque de Cambrai en 1720, cardinal en 1721) et de l’Etat (secrétaire d’Etat des Affaires étrangères en 1718, Premier ministre en 1722). A la veille de sa mort, le cardinal songe-t-il que personne depuis Richelieu et Mazarin (la référence ! Le modèle !), qui avaient pourtant bien d’autres atouts pour parvenir au firmament et s’y maintenir, n’avait revêtu et la pourpre et tant de pouvoirs ? Certainement. L’homme fixe ses contemporains et la postérité sans rien dissimuler de sa satisfaction. L’ironie d’un sourire à peine esquissé, la malice d’un regard pétillant, si bien saisies par le talent du peintre, indiquent assez que Guillaume Dubois n’a rien oublié des efforts et des peines que sa formidable carrière lui a demandés, qu’il n’ignore rien des cabales, des scandales passés et présents qui entachent son nom et entretiennent ces légendes noire ou rose empêchant à jamais l’exacte mesure de sa sincérité. Il s’en console, sachant ce que la monarchie et le royaume lui doivent. Ce cardinal, n’en déplaise à Bertrand Tavernier et Jean Rochefort, pour être de la Régence ne fut pas de comédie. Preuve en est, l’intérêt historiographique renouvelé qu’il suscite. Après Guy Chaussinand-Nogaret (2000), Jean-Pierre Thomas (2004) et Pierre-André Jamin (2009), Alexandre Dupilet, fin connaisseur de la Régence et de la polysynodie auxquelles il a consacré sa thèse, s’attache à son tour à ce personnage si singulier, et surtout à son œuvre politique qu’il juge pour tout dire considérable. Cette biographie, quoiqu’elle ne les ignore pas, les considérant au contraire comme des objets d’étude en soi, ne s’en tient heureusement pas aux scandales d’alcôve ni aux bassesses de caniveau. Sa conclusion est forte, et sans doute un peu forcée : libertin assurément, sans vergogne incontestablement, Dubois est bien le génie politique de la Régence. Ce très bon travail n’affirme rien sans emprunter à de nouvelles investigations, de nouvelles approches. En dépeignant le mode du fonctionnement gouvernemental durant ces quelques années cruciales pour la France, il complète des travaux récents comme ceux de Laurent Lemarchand. Alexandre Dupilet se soucie de psychologie et s’attache à cerner précisément les relations entre Dubois et Philippe d’Orléans, entendons, puisque cela explique l’essentiel, l’ancien Duc de Chartes. L’abbé (qui n’avait reçu que la tonsure) en fut, on le sait, le précepteur. Jamais il ne trahit sa confiance. Outre cette confiance, les deux hommes, qui ni l’un ni l’autre n’avaient été prédestinés à exercer le pouvoir, entretinrent des rapports continus où se mêlaient selon la condition de chacun le respect, l’amitié, l’estime, sans doute aussi de l’admiration, sentiments dont ils ne se départirent point. Chacun comprenait l’autre et la première habileté du Régent fut évidement d’imposer à l’appareil de l’Etat un conseiller si proche, sachant si bien inscrire le nouveau règne dans un avenir où la continuité et la rupture devaient subtilement partager. Toutefois, Dubois n’ignorait pas que son maître n’avait pas d’avenir politique. Hanté par la fragilité de sa position, sachant que sa situation demeurait révocable ad nutum, il s’échina à accéder au siège archiépiscopal de Cambrai, puis au cardinalat qui lui garantissaient la pérennité de son élévation. Cela valait bien de recevoir les ordres majeurs. Voilà pour l’ambition. L’action diplomatique de Dubois – le gros du livre lui est dédiée – est considérable. La Triple alliance (1717), puis la Quadruple alliance (1718) et enfin le rapprochement avec l’Espagne (1721) dont il fut l’instigateur et l’architecte furent une véritable révolution copernicienne de la diplomatie. Fondés sur un renversement géopolitique spectaculaire, à savoir le rapprochement avec l’Angleterre (et aussi avec l’Empereur) et le retour à la diplomatie de Louis XIV, entendons les mariages espagnols, ces traités forment une synthèse diplomatique inconcevable au lendemain d’Utrecht. Ils mirent fin à quelque vingt-cinq ans de guerres dévastatrices en Europe et ouvrirent une longue période de paix. Le Régent tergiversa et ne négligea pas des avis contraires, à commencer par ceux de la « vieille cour », du Maréchal d’Huxelles et de Torcy, peu anglophiles au contraire de Dubois et sans nul doute moins visionnaires. Mais les convictions de Dubois, moins dogmatiques que résolument pragmatiques, l’emportèrent sur les incertitudes de Philippe d’Orléans. Dubois apprend la diplomatie sur le tas. Alexandre Dupilet ne dissimule rien de ses maladresses, de ses hésitations, notamment lors des longues négociations semées de chausse-trappes avec Stanhope où les Hollandais. Fort de ses succès internationaux, l’abbé sortit de l’ombre (relative) ; il accèda au gouvernement pour y demeurer jusqu’à sa mort. En matière de politique intérieure, les résultats furent plus mesurés. Ils ne sont pourtant pas négligeables quoique Dubois s’en remit davantage sur ces matières aux circonstances et à ses ambitions qu’à des convictions arrêtées. Pourtant, c’est à son habileté autant qu’à celle de Philippe d’Orléans que la France dût d’avoir échappé aux crises qui avaient caractérisé les deux précédentes régences. Partisan de la tradition exécutive de la monarchie, il pointa les limites de la polysynodie et travailla au retour d’un mode gouvernemental louis-quatorzien qu’il jugeait indépassable puis à l’établissement d’un ministériat qui lui semblait le mieux adapté à la jeunesse du roi. Un temps héraut du « Système », il en comprit très vite la fragilité et fut à l’origine de la chute de Law, en qui il voyait d’ailleurs le plus redoutables des rivaux. Soucieux d’ordre autant que de sa barrette, il chercha à apaiser les querelles religieuses internes. Devenu premier ministre, il n’a guère le temps que de sanctuariser son pouvoir. Nul n’en peut plus douter : Dubois fut bien un grand homme d’Etat.
Alexandre Dupilet, Le cardinal Dubois. Le génie politique de la Régence, Paris, Taillandier, 23.90€. DR
Alexandre Dupilet, Le cardinal Dubois. Le génie politique de la Régence, Paris, Taillandier, 23.90€. DR
© Marc Vigié pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 25/05/2016. Tous droits réservés.