La Terre plate, Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony

Compte-rendu de lecture
Le 9 mars 2022

Violaine GIACOMOTTO-CHARRA et Sylvie NONY, La Terre plate. Généalogie d’une idée fausse, Paris, Les Belles Lettres, 2021, 278 pages, index des noms de personnes, 17,50 €.

Par Henri Simonneau. 1

Il est devenu un lieu commun de penser que jusqu’aux grandes expéditions maritimes de la fin du XVe siècle, les sociétés médiévales considéraient que la Terre était plate : Christophe Colomb, héraut des Temps Modernes et pourfendeur de l’obscurantisme, aurait ainsi démontré la rotondité de la Terre, vérifiée quelques années plus tard par la circumnavigation initiée par Magellan. Régulièrement combattue par la communauté scientifique, cette idée se retrouve pourtant jusque sous la plume d’un ministre de l’Éducation Nationale, Claude Allègre, ou dans de nombreux ouvrages de vulgarisation. Pourtant, la rotondité de la Terre n’a jamais été remise en cause par l’Église médiévale. C’est ce que montre avec une grande rigueur méthodologique Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony. Les autrices se fixent dans cet ouvrage extrêmement stimulant deux objectifs : tout d’abord retracer la transmission de l’idée de la sphéricité de la Terre depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, mais également déconstruire la naissance et la diffusion de ce mythe tenace de l’histoire des sciences. Chez les Anciens, déjà chez Platon et Aristote, la Terre est sphérique. Ératosthène de Cyrène, (IIIe siècle avant notre ère), dans son Traité de la mesure de la Terre, explique sa méthode pour évaluer la circonférence de la Terre et obtient un résultat d’environ 40 000 km, bien proche de la réalité. Tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge, cette méthode est reprise et commentée, en Occident comme dans le monde arabe. Des débats apparaissent sur le résultat, mais pas sur le principe de la sphéricité. La diffusion de ces thèses est particulièrement importante, puisqu’on la retrouve dans de nombreux manuels d’enseignement de la fin de l’Antiquité (Théon de Smyrne, Macrobe), dans l’Orient médiéval (Avicenne, al-Farghani traduits par Gérard de Crémone) ou dans le petit manuel d’initiation à l’astronome de Jean de Sacrobosco (XIIIe siècle), qui connut un immense succès dans les milieux lettrés, c’est-à-dire donc au sein du clergé. Seules voix discordantes, celles d’auteurs comme Lactance (IIIe-IVe siècle) ou Jean Chrysostome (Ve siècle). Mais ces détracteurs ne sont pas des autorités de l’Église, et leurs écrits n’ont que peu d’écho. Contrairement à ce qui est souvent écrit, saint Augustin remet en cause l’idée que les antipodes puissent être peuplées, mais pas le principe de la rotondité de la Terre. Voltaire, dans son Dictionnaire Philosophique, est sans doute un de ceux qui a le plus nettement contribué à populariser l’idée d’une Église obscurantiste en faisant des écrits de Lactance (« Y a-t-il quelqu’un d’assez extravagant pour se persuader qu’il y ait des hommes qui aient les pieds en haut et la tête en bas ? ») la position officielle de l’Église. Mais au XIXe siècle, plusieurs écoles historiographiques américaine et française reprennent ces positions, en jouant sur la confusion entre sphéricité de la terre, peuplement des antipodes et géocentrisme. La célébration du quatre-centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique fut l’occasion de l’héroïsation du navigateur, érigé comme précurseur de la modernité. Michelet, dans un raccourci pour le moins audacieux, affirme ainsi : « Colomb ayant prouvé la rotondité de la Terre, on en conclut qu’elle devait tourner. » La libre-pensée s’empare de l’événement pour en fait « le triomphe de la science positive sur la science chimérique de la théologie ». Il est évident que l’anticléricalisme républicain de cette époque participe largement à l’épanouissement de cette idée en France. Dans les manuels scolaires, elle est formulée de façon explicite jusque dans les années 1950, puis apparaît encore de façon plus ou moins discrète jusqu’à nos jours. Cet ouvrage, particulièrement pédagogique et synthétique, renvoie systématiquement le lecteur à toutes les sources disponibles, notamment numérisées sur Gallica, le plus souvent en français moderne et utilisables en classe. Si les autrices n’apportent pas d’arguments nouveaux à une question déjà largement abordée par les chercheurs en histoire des sciences, elles pointent du doigt la survivance de cette idée fausse et rappellent que « ce sont les constructions idéologiques à l’œuvre dans la réécriture de l’histoire des sciences dont il faut se méfier. » unnamed-4.jpg Site de l’éditeur Henri Simonneau pour Historiens & Géographes, 09/03/2022. Tous droits réservés.

Notes

  1. Professeur en CPGE, docteur en histoire médiévale.