La Moutte d’Allemagne-en-Provence. Un castrum précoce du Moyen Age provençal

Compte-rendu de la rédaction / Archéologie / Moyen-Age
Le 30 mai 2016

Daniel MOUTON (dir.) LA MOUTTE D’ALLEMAGNE-EN-PROVENCE. Un castrum précoce du Moyen Age provençal. Bi.A.M.A. (Bibliothèque d’Archéologie Méditerranéenne et Africaine), n° 19. 172 p. Illustrations en n. et b. et couleurs. Bibliographie. Ed. Errance / Centre Camille Jullian. Arles, 2015. 39 €.

9782877725811.jpg

Ce (relativement) petit ouvrage, très bien présenté et illustré, est d’abord une monographie de site, où sont exposés les résultats d’une récente fouille programmée tri-annuelle et des études de laboratoire (paléobotanique et archéozoologie surtout) qui ont suivi. Le site n’est pas banal : il s’agit d’une maison forte construite peu avant l’an Mil, de bric et de broc, mélangeant torchis, galets, planches et poutres, mais avec une tour centrale, sur une éminence en bordure de plateau à quelques kilomètres de Riez. Outre sa rareté, la structure a eu l’avantage, si l’on peut dire, de subir deux incendies suivis l’un et l’autre d’un enfouissement, d’où une excellente conservation des couches d’occupation. Le premier état, le plus complexe, avec sa tour bordée d’une galerie et son grand bâtiment d’habitation adjacent, semble avoir été partiellement démonté et brûlé volontairement quelques années après son édification, pour laisser place, sur un remblai rapporté qui rehaussait la motte, mais diminuait la surface constructible, à une simple maison rectangulaire. Au moment du second incendie, vers le milieu du XIème siècle, les occupants de la maison abandonnent (dans leur fuite ?) de nombreux artefacts, dont des armes, des pions de jeux en os de cétacé : un mobilier qui, avec aussi le caractère assez recherché des abondants restes culinaires, montre bien qu’il s’agit d’une aristocratie militaire. Ce livre ouvre donc d’intéressants aperçus sur l’apparition des premières mottes féodales dans le Midi de la France, d’autant plus qu’à titre de comparaison d’autres sites fortifiés contemporains sont évoqués (Niozelles), et même, pour l’un, décrit dans le détail (Gaubert, « Le Champ du Seigneur », Chap. 7, pp.151-162) – un éperon gréseux escarpé, aménagé de complexes fortifications en bois ayant laissé une centaine de trous de poteaux, un escalier, des portes, une coursive, taillés dans le roc. Voilà pour les curieux d’histoire médiévale. Mais plus intéressant encore, pour les curieux d’archéologie en général, deux longs chapitres (pp. 67-138) sont consacrés à l’étude, par divers spécialistes du CNRS et de laboratoires universitaires, des restes végétaux carbonisés et des esquilles d’ossements animaux scellés en place sous l’effondrement de la maison, laquelle s’est révélée être un véritable petit Herculanum médiéval ! On a même retrouvé, près de l’âtre, les restes d’un coffre en chêne dans, ou sur lequel reposait un bloc de pâte à pain… Ayant fait l’objet d’une fouille rigoureuse, avec maillage et tamisage adéquats, ces restes organiques parfois à peine visibles à l’œil nu ont apporté à l’analyse une masse de renseignements précis, allant, au-delà des simples dénombrements, jusqu’à la reconnaissance des menus favoris préparés et consommés dans la maison : du porc, de préférence jeune, des ragoûts, et beaucoup de féculents ; d’où également des aperçus sur les pratiques agricoles, d’après la composition des farines et l’identification des graines de légumineuses. La lecture de ces pages, qui font penser à des rapports de police scientifique, un peu techniques mais pas trop, illustre d’une manière concrète tout ce qu’on peut attendre des nouvelles méthodes de laboratoire – et fournira de nombreux exemples pour montrer à nos élèves que l’archéologie n’a plus rien à voir avec la chasse aux trésors, ou, pour s’exprimer autrement, qu’un grain de blé calciné a plus de valeur qu’une pièce d’or. © Jean-Louis Cadoux pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 25/05/2016. Tous droits réservés.