La mise au pas des écrivains. L’impossible mission de l’abbé Bethléem au XXe siècle

Compte-rendu de la rédaction / Histoire contemporaine
Le 26 décembre 2016

MOLLIER Jean-Yves, La mise au pas des écrivains. L’impossible mission de l’abbé Bethléem au XXème siècle, Fayard, Paris, 2014, 510 pages.

Le regretté Pierre Guiral citait l’abbé Bethléem (1869-1940), pourfendeur des mauvaises lectures et des mœurs licencieuses, mais avouait ne pouvoir donner beaucoup de détails sur la carrière de ce défenseur de la vertu. Et pour cause. Il a fallu attendre le beau livre de Jean-Yves Mollier pour tout savoir sur ce prêtre si bien nommé. Cet homme du Nord, issu du diocèse de Cambrai, puis installé à Paris après la Grande Guerre, est ordonné en 1894. Il s’attache très vite à établir un catalogue raisonné permettant aux pères de famille et aux éducateurs de proposer aux jeunes des lectures saines. En 1904 il publie Romans à lire et romans à proscrire. L’ouvrage remporte un succès grandissant : 140 000 exemplaires en sont vendus en 1932 ; il connaît même un écho international et devient une référence au Québec jusque dans les années 1960. Pour prolonger son action vers l’ensemble de la vie culturelle, le théâtre, l’opéra et même la publicité, l’abbé Bethléem crée en 1908 le périodique Romans-Revue rebaptisé Revue des lectures en 1925 qui possède 14 500 abonnés en 1931-1932. L’abbé fait aussi connaître son action en lacérant publiquement des affiches licencieuses et en détruisant des revues pornographiques saisies à la devanture des kiosques. Les œuvres condamnées sont nombreuses : tous les auteurs juifs car l’abbé est nationaliste, antisémite et admirateur de Maurras, Balzac, Zola et les naturalistes, George Sand, Gaston Leroux, Gide… Il s’en prend même au catholique François Mauriac, lequel prétend, comme le montrent ses romans, qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. En revanche sont recommandés René Bazin, Henry Bordeaux, François Coppée, Dickens, H.G. Wells, Andersen, Walter Scott, la comtesse de Ségur… Bethléem voue aussi aux gémonies la presse enfantine d’origine américaine, surtout le Journal de Mickey. En musique il vante Mozart, Donizetti, Berlioz, Gounod, plus curieusement la Carmen de Bizet, La Vie de Bohême de Puccini et même La Vie parisienne d’Offenbach. En vérité, l’abbé Bethléem qui paraît, au premier examen, sectaire, voire borné, est un homme cultivé, réellement amoureux de la culture, et il essaie même de sauver quelques œuvres d’auteurs condamnés comme George Sand. Tout au long de son parcours il bénéficie d’appuis importants, notamment des papes successifs depuis Pie X qui le reçoit en audience privée à Rome le 22 décembre 1912. Orateur de la Fédération nationale catholique, il a des sympathisants nombreux dans les milieux de droite. La disparition du prêtre censeur en 1940 éveille l’espoir de ces adversaires ; l’un de ceux-ci, l’écrivain québécois Claude-Henri Grignon s’écrie : « Enfin, il est mort ! ». Mais l’action de l’abbé Bethléem est poursuivie par ses disciples et il remporte même une victoire posthume avec la loi du 16 juillet 1949 qui cherche à mettre les jeunes à l’abri des mauvaises lectures. Le livre de Jean-Yves Mollier est assis sur une solide érudition, jamais pesante. L’auteur situe son étude dans le cadre général d’une histoire de la censure et de la volonté d’ordre moral affichée par l’Eglise jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette biographie très réussie illustre avec brio l’histoire des mentalités. © Ralph Schor pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 14/12/2016. Tous droits réservés.