La Frontière épaisse. Aux origines des politiques soviétiques (1920-1940)
Compte-rendu de la rédaction / Histoire contemporaine
Le 26 décembre 2016
DULLIN Sabine, La Frontière épaisse. Aux origines des politiques soviétiques (1920-1940), Editions de l’EHESS, Paris, 2014, 356 pages.

Sabine Dullin propose une étude savante sur ce qu’elle appelle « frontière épaisse », c’est-à-dire les limites de l’URSS établies après la Grande Guerre, en fait de vastes espaces grâce auxquels le nouveau régime veut se protéger contre ses ennemis capitalistes et en même temps influer sur l’extérieur. La longueur des frontières, l’obsession de la surveillance, la volonté d’expansion politique, idéologique et économique, la mise en place d’instruments de gestion des espaces concernés construisent un système dynamique et complexe, ancêtre du rideau de fer.
L’ouvrage étudie d’abord l’acteur principal, le garde-frontière, accompagné de son chien, exalté par la propagande comme le protecteur de l’Etat et un aventurier, inspirant plus de films que les travailleurs. Ce type de spectacle est, pour les jeunes soviétiques, l’équivalent du western américain. Quant à la frontière politique, dans un premier temps, jusqu’au milieu des années 1920, c’est une limite fluide, en phase d’organisation, peut-être appelée à s’effacer au nom d’un possible avenir prolétarien universel. La coopération avec les nations voisines peut devenir un outil révolutionnaire utile. En outre, la coopération avec les Etats limitrophes se révèle nécessaire pour gérer les flux de personnes déplacées, assurer l’ordre, réprimer la contrebande. Les vieilles solidarités transfrontalières subsistent longtemps. Mais, à partir de 1925, la frontière s’épaissit et se durcit. Par toutes sortes de moyens, l’instrumentalisation des incidents locaux et même la mise en place d’un décor spécifique triomphaliste, les bolcheviks affichent leur singularité, leur idéal ainsi que leur volonté d’expansion révolutionnaire et leur souci de sécurité. A partir de 1934, la fermeture policière s’achève avec un déploiement de barbelés et de miradors, les arrestations et les déportations de populations suspectes, la suppression de la circulation traditionnelle. L’Etat stalinien, « sécuritaire total » reflète la fièvre obsidionale qui saisit le régime. A partir de cette forteresse l’URSS de 1939-1940 révise les frontières qui lui furent imposées après la Grande Guerre et manifeste une volonté de revanche contre ses ennemis génériques, la France, la Grande-Bretagne, la Pologne. Les démocraties populaires d’après- guerre constituent pour Staline un juste et nécessaire glacis de sécurité.
Cette étude très neuve s’appuie sur d’importants dépouillements d’archives russes et offre de précieuses cartes inédites. Elle est centrée sur les frontières occidentales, ce qui ne nuit pas à la pertinence de la démonstration. Elle analyse de nombreux exemples locaux qui rendent le récit concret. Elle éclaire nettement la relation établie entre le régime politique soviétique et son territoire, ainsi que la politique conduite in situ avec les voisins. Il apparaît de la sorte que les choix actuels de la Russie se trouvent plus dans la continuité que dans la rupture avec l’ère antérieure.
© Ralph Schor pour les services culturels de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 14/12/2016. Tous droits réservés.