La démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne

Compte-rendu de la rédaction / Antiquité
Le 20 juin 2016

Paulin Ismard. La démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne. L’univers historique, Seuil, 2015, 288 p., 20 euros.

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Paulin Ismard présente une réflexion originale sur un sujet peu traité, celui des esclaves publics dans les cités grecques, sans limiter le sujet à la démocratie athénienne, même si elle est inévitablement au centre de cet essai. En cinq chapitres, l’auteur retrace les origines de cette institution à l’époque archaïque (VIIIe-VIe siècle), liées aux possesseurs d’une « techné », c’est-à-dire un savoir-faire (artisans, experts) ; puis il examine l’ensemble des tâches confiées à ces « dêmosioi » dans les cités classiques et hellénistiques. Cet exercice d’une sorte de « service public » s’accompagne d’un statut spécifique, qui permet à l’auteur de souligner la complexité des hiérarchies statutaires dans la cité classique. Enfin, l’esclavage public fait apparaître comment les savoirs spécialisés sont placés hors du champ politique et sont bien séparés de la détention du pouvoir ; de cette manière, cette catégorie donne l’occasion de réfléchir à la conception de l’État dans la cité grecque antique, et à l’auteur de conclure à la résistance de la société à l’émergence d’un appareil d’État. Si le premier mérite de l’ouvrage est de révéler l’intérêt de la question de l’esclavage public, celle-ci offre surtout un angle nouveau sur les sujets sans doute les plus discutés chez les historiens du monde grec antique, la cité et la démocratie : « à la croisée de l’histoire des statuts serviles, de celle de l’administration civique, mais aussi de l’ordre des savoirs en régime démocratique, l’étude des dêmosioi jette un éclairage singulier sur les fondements mêmes de cet objet faussement familier qu’est la cité grecque » (p. 28). L’approche choisie, qui repose sur des comparaisons avec d’autres formes d’esclavage public (esclaves royaux, esclaves de cour notamment) et d’autres périodes, montre tout le bénéfice que l’on peut tirer du renouvellement des problématiques du phénomène esclavagiste et accentue les caractères particuliers de l’esclavage grec. L’essai est écrit dans un style est particulièrement recherché, et seule l’inattention a conduit à situer Maiandros, secrétaire du tyran Polycrate, à Corinthe et non à Samos (p. 56). Si le champ couvert par la réflexion comprend en théorie toute la Grèce ancienne, l’enquête se concentre en fait sur l’exemple de l’Athènes démocratique. L’état de la documentation, décrit un peu rapidement, n’en est pas la seule explication : le développement de la démocratie a trouvé dans l’esclavage public l’assurance de la continuité de la vie civique, indispensable quand les charges se transmettent annuellement entre les citoyens. L’auteur rencontre enfin plusieurs questions historiques sur le « politique en Grèce ancienne » récemment explorées (Annales. Histoire, Sciences sociales, n°69, 2014, dossier dirigé par V. Azoulay), notamment l’existence de statuts hiérarchisés au sein de la cité et l’exploration du fonctionnement de la cité au-delà de la participation des citoyens. Aussi cet ouvrage s’inscrit-il dans une tradition d’étude du politique qui entretient le dialogue avec les autres sciences humaines, une « Grèce à la française » (V. Azoulay) qui cherche à se renouveler. democratie-contre-experts.jpg Voir en ligne la présentation de l’auteur © Hélène Aurigny pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 25/05/2016. Tous droits réservés.