La Bertauge, un musée du travail agricole

Par Richard Dupuis
Le 19 septembre 2021

Le musée de la Bertauge jouxte l’établissement public local d’enseignement et de formation agricole de Somme-Vesle1 dans le département de la Marne. Créé en 1976 et animé par des agriculteurs, le musée rural et artisanal de la Bertauge est inauguré le 4 juillet 19982. Il présente l’agriculture et la ruralité au plus près de ceux qui l’ont vécu et qui la voient se transformer. Il expose les mutations du travail agricole sur un territoire marqué par de profonds bouleversements, dont les ravages de la Première Guerre Mondiale ne sont pas des moindres. Véritable conservatoire des machines, des pratiques agricoles et rurales champenoises, il constitue une ressource pédagogique majeure pour enseigner l’histoire et le travail agricole dans les régions de grandes cultures.

Par Richard Dupuis 1.

UNE RÉGION EN TRANSITION

La terre de Champagne est constituée d’un sous-sol de craie et d’une terre arable de faible épaisseur qui ne favorise pas à priori les grandes cultures. Cependant, dès les années 1950, lors de la révolution agricole, dont la motorisation des tâches constitue un repère visible dans les champs, les territoires situés entre Châlons-en-Champagne et Sainte-Menehould en Argonne, deviennent le support de la culture intensive, luzerne et betterave en tête. Ces espaces agricoles conservent peu de vestiges de la Champagne crayeuse d’avant les défrichements des années 1950.
Photo 1 (Richard DUPUIS) Lieux-dits Les Bouvrots & la Prêle, Est du Musée de la Bertauge
Photo 1 (Richard DUPUIS) Lieux-dits Les Bouvrots & la Prêle, Est du Musée de la Bertauge
Photo 2 (Richard DUPUIS) Façade et entrée du Musée La Bertauge, locomobile.
Photo 2 (Richard DUPUIS) Façade et entrée du Musée La Bertauge, locomobile.
Photo 3 (Richard DUPUIS) Entrée du Musée La Bertauge, vue depuis la D3
Photo 3 (Richard DUPUIS) Entrée du Musée La Bertauge, vue depuis la D3

TRAVAIL AGRICOLE : OUTILS, MACHINES, MÉTIERS

Ces mutations profondes favorisent la prise de conscience des agriculteurs de la fragilité et du peu de reconnaissance de leur patrimoine technique et culturel. La gestion de ce musée constitue de fait une opportunité de se réapproprier leur vie professionnelle, dans la perspective d’une mise en cohérence avec les pratiques du passé. Cette approche mobilise une attention au temps long de l’histoire agricole locale qu’évoque le nom du musée : La Bertauge2. La ferveur collective exprimée autour du projet permet de constituer depuis un demi-siècle une collection d’objets et matériels agricoles, allant du XVIII au XXe siècle.

Photo 4 (Richard DUPUIS) Charrue La Bertauge
Les charrues attelées étaient peintes de couleurs vives.
Photo 4 (Richard DUPUIS) Charrue La Bertauge
Les charrues attelées étaient peintes de couleurs vives.

UNE COLLECTION DE 3000 OBJETS ET MATERIELS

Celle-ci comprend des véhicules, outils, instruments, objets et machines de l’agriculture, de l’élevage, de la viticulture, de la laiterie, de la préparation du pain et de l’artisanat rural.
Photo5 (Richard DUPUIS) Moissonneuse-batteuse Massey-Ferguson présentée sur le côté du musée
Photo5 (Richard DUPUIS) Moissonneuse-batteuse Massey-Ferguson présentée sur le côté du musée
Photo 6 (Richard DUPUIS) Charrette et betteraves devant le musée.
Photo 6 (Richard DUPUIS) Charrette et betteraves devant le musée.
Photo 7 (Richard DUPUIS) Matériel en rénovation, musée de la Bertauge
Photo 7 (Richard DUPUIS) Matériel en rénovation, musée de la Bertauge
Le circuit de visite permet aux collégiens et lycéens de se faire une représentation précise des tâches et de la vie quotidienne des agriculteurs champenois en particulier de l’arrivée de la mécanisation à l’ère de la motorisation des champs. Sous le hall d’accueil, la charrue Bertauge avec train et versoir initie un parcours, dans lequel se succèdent les outils du labour comme les charrues, dont le modèle rare de la charrue de Belfast avec système sans relevage hydraulique mécanique.
Photo 8 (Richard DUPUIS) Tracteur « petit gris » FERGUSON et attelage charrue de Belfast
Photo 8 (Richard DUPUIS) Tracteur « petit gris » FERGUSON et attelage charrue de Belfast
Le musée de la Bertauge offre la possibilité de voir rassemblés les matériels qui ont peuplé et révolutionné l’agriculture champenoise, dont le plus ancien est une reconstitution du vallus, fameuse charrue gauloise.
Photo 9 (Richard DUPUIS) Vallus
Photo 9 (Richard DUPUIS) Vallus
Le musée possède de nombreux tracteurs, comme le modèle local présenté lors du salon de la machine agricole de 1948, fabriqué à Faverolles-et-Coëmy dans la Marne.
Photo 10 (Richard DUPUIS) Tracteur Louis Tony BALLU
Photo 10 (Richard DUPUIS) Tracteur Louis Tony BALLU
5 modèles de celui-ci seulement sont recensés aujourd’hui en France.
Photo 11 (Richard DUPUIS) Tracteur « petit gris »
Photo 11 (Richard DUPUIS) Tracteur « petit gris »
Ainsi, les tracteurs « petits gris » du plan MARSHALL voisinent avec le matériel français à boule chaude et permettent de faire une mise au point sur l’évolution de l’industrie mécanique et de l’agriculture françaises, ainsi que sur la sortie de guerre.
Photo 12 Tracteur (Richard Dupuis) Tracteur SFV société française de Vierzon
Photo 12 Tracteur (Richard Dupuis) Tracteur SFV société française de Vierzon
La collection de tracteurs permet de lire et de mieux comprendre la grande histoire, tout autant que l’histoire locale par le prisme de l’agriculture.

La collection évolue depuis les années 2000, en mettant en scène le patrimoine champenois grâce à des unités écologiques, proches des ensembles rassemblés par Georges Henri RIVIERE au Musée des Arts et traditions populaires de Paris 3 ou en exposant des ensembles d’outils dans des configurations d’ateliers ou d’échoppes. La vie du village est reconstituée.

Photo 11 (Richard DUPUIS) Intérieur champenois
Photo 11 (Richard DUPUIS) Intérieur champenois
La dimension culturelle de la vie agricole et rurale est également présente lors des fêtes thématiques que le musée organise régulièrement : arrachage des pommes de terre, des betteraves, battage des blés … Le patrimoine immatériel fait bon ménage avec les moissonneuses-batteuses, comme les groupes pratiquant les danses folkloriques, accompagnent les travaux des champs, lors des fêtes des moissons.

FAIRE COMPRENDRE, FORMER ET TRANSMETTRE

Faire comprendre

Un tel musée ne pourrait pas vivre sans la passion de ses animateurs pour le matériel agricole, en particulier des tracteurs, à laquelle la majorité de l’équipe s’attèle avec compétence, grand plaisir à rénover et faire tourner lors des démonstrations à l’occasion des visites ou des journées à thèmes. Tout un pan de la vie de la plupart des membres se passe au sein du musée, dans lequel plusieurs s’investissent depuis la création, permettant ainsi de faire comprendre le lien entre passé professionnel récent et évolution du métier d’agriculteur. Des expositions temporaires, comme celle autour de l’étable et l’écurie ouverte en 2021, renouvèlent et complètent les présentations permanentes.

Former

L’activité restauration des machines fonctionne en relation avec le lycée agricole mitoyen. Ainsi les élèves participent et réparent différents modèles de tracteurs. Cependant les programmes pédagogiques actuels, centrés sur les processus électrotechniques semblent éloignés de la compréhension des techniques de base utilisées dans le matériel ancien, sauf la cinématique dont les problématiques sont invariables. Les composants et les fondamentaux de la mécanique actuelle sont complètement différents de ceux accessibles à partir des machines du musée. L’intérêt pour la collection s’instruit alors sur la curiosité et la comparaison avec les techniques actuelles. Les vieilles techniques permettent d’évaluer les progrès et d’apprécier les anciennes méthodes de travail. Enfin, l’analyse et l’observation des matériels anciens prennent souvent un caractère ludique et renforce l’intérêt pour les pièces du musée.

Transmettre

Le musée permet de se rendre compte de la difficulté et de la technicité du travail des champs, en faisant tourner les machines et en mettant en perspective leurs caractéristiques dans le cadre d’une histoire des techniques agricoles. Cette stratégie didactique favorise un intérêt chez l’élève, à l’heure où les enjeux de l’agriculture sont de plus en plus actuels, ainsi que les besoins en formation et main-d’œuvre pressants.

AU PLUS PRÈS DES ATTENTES AUTOUR DE L’AGRICULTURE

Le musée s’oriente vers le milieu des collectionneurs, en particulier les jeunes passionnés afin d’élargir le public qui le fréquente. Il est en relation avec les professionnels, en particulier ceux des médias et du matériel du monde agricole, autour de marques prestigieuses, ainsi le club FERGUSON participe aux fêtes des moissons organisées par le musée. Il s’agit de valoriser une marque qui a révolutionné l’agriculture, grâce à la prise de force en 3 points 4.

La Bertauge est le seul musée en France qui peut se vanter de présenter un stand FERGUSON et surtout d’être une ressource importante pour enseigner l’évolution technique, professionnelle et humaine des campagnes rurales et agricoles champenoises.

RESSOURCES :

  • Échanges avec MM. Pascal DELACOUR, Président, Jean CAUBLOT, responsable technique du musée de la Bertauge, mai-juin 2021.
  • Richard DUPUIS La patrimonialisation du monde agricole : l’exemple des musées de 1920 à nos jours. Thèse. Reims, 2015. Voir le lien (www.theses.fr)
  • Musée rural et artisanal La Bertauge Voir le lien (www.musee-rural.com)
  • Richard DUPUIS « Agriculture et musées entre plaine châlonnaise et Argonne », in Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts du département de la Marne (SACSAM). Châlons-en-Champagne. L’agriculture dans la Marne, 2020, pp. 105-137.
© Richard Dupuis pour Historiens & Géographes – Tous droits réservés. 19 septembre 2021.

Notes

  1. Etablissement public local d’enseignement et de formation agricole de Somme-Vesle, 2021, https://lycee-somme-vesle.fr/
  2. Charles POMMEAU, Jean-Marie GALICHET, Lettre constitutive de l’association de La Bertauge, 23 avril 1976, Archives de l’association La Bertauge, non versée.