L’Outre-Mer français dans la guerre (1939-1945)
Compte-rendu de la rédaction / Seconde Guerre mondiale
Le 12 juin 2016
Gilles RAGACHE, L’Outre-Mer français dans la guerre (1939-1945), Paris, Economica, 2014, 227 p. 27 €.

Ce livre a le mérite de présenter de manière synthétique l’histoire méconnue des territoires français d’outre-mer, leurs évolutions politiques et militaires, localement et dans les enjeux géostratégiques de la guerre. Il précise les choix de l’été 1940, entre Vichy et la France libre naissante, ainsi que les politiques britannique et américaine tout au long du conflit. Pour ce faire, l’auteur s’appuie sur les mémoires des acteurs, des études locales peu accessibles et des archives diplomatiques en focalisant sur la plus ou moins grande importance de ces territoires dans le déroulement de la guerre mondiale.
Après une présentation de l’empire colonial français en 1939 et durant la drôle de guerre, Gilles Ragache examine « la rupture de juin 1940 », les réactions aux appels de Pétain et de De Gaulle, le choc de Mers el-Kébir et ses conséquences désastreuses pour la France libre ainsi que la politique américaine définie lors de la conférence de la Havane consistant à « neutraliser » les Antilles françaises quitte à y soutenir durablement le régime de Vichy. Laissant de côté l’Afrique noire ou l’Indochine, l’auteur s’attache à présenter les processus souvent compliqués de ralliement à de Gaulle, des Nouvelles-Hébrides et de la Nouvelle-Calédonie, des comptoirs d’Inde sous la menace anglaise, mais aussi les refus (Djibouti, la Réunion, Madagascar). Le rôle de quelques cadres locaux a été déterminant ; les crises nombreuses dans le camp gaulliste. Le rigoureux blocus britannique n’a rien arrangé confortant les milieux coloniaux vichystes dans leur refus de rejoindre les Alliés jusqu’en 1942, voire 1943. La difficile survie, grâce à la contrebande à Djibouti, de ces terres isolées et coupées de la Métropole, est bien montrée.
La mise en œuvre de la Révolution nationale, étudiée par Eric Jennings, est rapidement traitée. L’intérêt de l’ouvrage vient d’une étude, de l’intérieur comme au niveau international, des positions et des logiques qui s’affrontent. La défense par Vichy de la partie de l’empire colonial sous son contrôle contre une mainmise britannique fragilise les thèses gaullistes. En outre, du fait de l’intransigeance du général de Gaulle qui veut récupérer chaque pouce de terrain, elles sont très mal perçues, aussi bien par Roosevelt (affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon à Noël 1941, opération Torch, deal avec Darlan puis avec Giraud en Afrique du Nord) que par Churchill (au Levant) comme en témoignent les crises et les opérations militaires anglaises dans l’Océan indien en 1942 (Diego Suarez, Madagascar). Insistant à juste titre sur l’hostilité américaine à l’égard de De Gaulle et sur le maintien du statu quo avec Vichy et l’amiral Robert aux Antilles jusqu’en 1943, Gilles Ragache en vient à négliger l’appui des Etats-Unis aux Free French : il ne signale même pas l’extension du prêt bail négocié par René Pleven dès la fin 1941. En revanche, il montre bien l’importance militaire et économique de l’installation de bases américaines dans les îles et territoires français du Pacifique s’interrogeant sur leur volonté d’en faire « un océan américain ? ». L’étude se clôt sur la conférence de Brazzaville (1944) et la naissance des DOM-TOM (1946).
Désormais, dans une histoire de la période souvent très hexagonale, L’Outre-Mer français sera mieux connu. Du côté de la France libre, entre un de Gaulle très directif et ses représentants locaux, l’action d’un homme comme René Pleven qui dans ses différentes fonctions suit les questions coloniales de 1940 à 1944 aurait mérité d’être précisé.
© Christian Bougeard pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 03/06/2016. Tous droits réservés.