L’implication de l’État dans l’organisation des Jeux d’hiver de Grenoble (1968) et ceux d’Albertville (1992): similitudes et divergences

Colin MIEGE
Le 2 avril 2024

Par Colin MIEGE
Les enjeux de Jeux (Montpellier, décembre 2022)

L’implication de l’État dans l’organisation des Jeux d’hiver de Grenoble (1968) et ceux d’Albertville (1992): similitudes et divergences

De toutes les démocraties occidentales, la France est le seul pays où le rôle de l’État est aussi affirmé dans le champ du sport. De Pierre de Coubertin à Thomas Bach en passant par Avery Brundage, le Comité international olympique n’a jamais cessé d’exiger des gouvernements français qu’ils desserrent leur étau sur le mouvement sportif et qu’ils respectent en particulier l’autonomie du comité national olympique. La question est donc posée de l’existence d’une exception française (…) (Patrick Clastres, université de Lausanne).

Introduction

La France est de fait un pays où l’intervention étatique dans l’organisation des sports est restée longtemps très marquée (« modèle interventionniste »), même si la situation a évolué avec la création de l’ANS en 2019. Il a semblé pertinent d’évaluer comment l’État s’est impliqué dans la préparation et la mise en oeuvre de ces deux grandes manifestations de 1968 et 1992, alors que l’organisation administrative de la France a beaucoup évolué durant le quasi quart de siècle qui a séparé la 10ème édition (Grenoble 1968) de la 16ème édition (Albertville 1992) des JO d’hiver organisées dans les Alpes. Comparer l’organisation des JO d’hiver dans la même région économique et administrative présente un intérêt, même si les contextes économiques et géographiques sont très contrastés, à deux moments différents de développement du ski et de l’industrie des sports d’hiver. Ceci étant, dans la plupart des pays d’accueil d’une édition des JO, l’autorité étatique a régulièrement pris une part déterminante dans leur organisation, compte-tenu de l’ampleur des moyens à mobiliser pour organiser une telle manifestation, mais aussi de sa médiatisation à l’échelle internationale. Dans ce contexte, l’attribution de l’organisation des Jeux par le CIO à une ville et non à un Etat est une aimable fiction, que l’on se plaît à entretenir par conformisme plus que par réalisme.

1. En France, l’organisation des pouvoirs publics a profondément évolué entre 1968 et 1992

En 1968, l’État gaullien est dirigiste et fortement centralisé. Après l’échec des Jeux olympiques de Rome en 1960, dont la France revient dénuée d’or et à la 25e place au classement des médailles, l’État a réagi. Sous l’impulsion de Maurice Herzog, le sport rattrape son retard en matière d’équipements sportifs, avec l’adoption de trois lois rendant notamment obligatoires des installations sportives de plein et air et couverte à proximité des établissements scolaires. Il renforce également l’encadrement avec la création, en 1962, des directeurs techniques nationaux (DTN), mis à la disposition de chaque fédération disposant d’une délégation de service public. La loi de 1963 instaure des cadres d’État et réglemente la profession d’éducateur sportif.

Après l’élection de François Mitterrand en 1981, le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, engage la grande réforme institutionnelle de la décentralisation. La loi relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions est promulguée le 2 mars 1982, et complétée par la loi du 22 juillet 1982 1. De 1982 à 1986, 25 lois complétées par environ 200 décrets se succèdent. C’est ce que l’on a appelé l’Acte I de la décentralisation, qui modifie en profondeur l’organisation et le mode de fonctionnement des pouvoirs publics.

En 1992, les institutions sont relativement décentralisées, mais l’État est encore peu déconcentré, malgré la la loi relative à l’administration territoriale de la République du 6 février 1992 et la charte de la déconcentration qui ont érigé la déconcentration en principe de l’organisation administrative (principe de subsidiarité).

2. Le mouvement sportif s’est lui aussi transformé

Loin d’être resté figé, le mouvement sportif national et international a lui aussi beaucoup évolué durant la même période. Le mouvement olympique est passé de l’ère Brundage à l’ère Samaranch. Quant à l’organisation des Jeux, le cahier des charges imposé par le CIO s’est sensiblement alourdi, au point que pour certains historiens, « aucune comparaison n’est possible entre l’évènement olympique de 1968 et celui de 1992 » (Th. Terret et P. Arnaud, Le rêve blanc, les JO d’hiver en France, p. 255). Tandis que pour les Jeux de Grenoble, il s’agissait d’accueillir près de 1300 d’athlètes provenant de 37 pays (dont 1064 H et 228 F, un record à l’époque), il a fallu en recevoir 500 de plus pour les Jeux d’Albertville (1750, dont 488 F et 1313 H), ressortissants de 64 pays. Il y a donc un changement d’échelle, confirmé par le fait que le nombre d’épreuves a aussi sensiblement augmenté, passant de 35 (Grenoble) à 57 (Albertville). S’agissant du mouvement sportif national, fusion du COF et du CNS en février 1972, pour constituer le CNOSF. Après cette date, le CNOSF est plus étatisé que ne l’était le COF (reconnaissance par la loi Mazeaud de 1975). Adoption de lois successives sur le sport : – la loi du 29 octobre 1975 (Mazeaud) formalise les relations entre le mouvement sportif et l’État ; – la loi du 16 juillet 1984 (Avice) relative à l’organisation et à la promotion des APS précise la structuration et le fonctionnement du sport. Elle constitue l’épine dorsale de l’actuel code du sport.

3. Comparaison des territoires d’accueil

Si les villes de Grenoble et Albertville sont distantes d’à peine 80 kms, les caractéristiques des deux cités alpines et leurs environnements respectifs sont très différentes. Alors que les Jeux de Grenoble étaient centrés sur une agglomération de 300 000 habitants, et se sont déroulés dans un rayon d’une cinquantaine de kms, ceux d’Albertville sont basés dans une sous-préfecture qui n’excède pas 20 000 habitants, et les sites des épreuves sont dispersés dans la vallée de la Tarentaise et dans le Beaufortain sur un rayon d’une centaine de kms (avec trois villages olympiques , à Brides les Bains, Val d’Isère et Les Saisies) . De ce fait, les XVIèmes Jeux Olympiques d’hiver sont officiellement dénommés “Jeux d’Albertville et de Savoie”, traduisant leur étalement sur 10 sites 2.

Pour les Jeux de Grenoble, les années soixante sont marquées par une forte croissance économique, et un quasi plein-emploi, tandis que la croissance économique est beaucoup plus faible dans les années 90 (taux de chômage à 10%)

4. Les Jeux d’hiver ne sont pas les Jeux d’été

Spécificité des JO d’hiver : visée traditionnelle de développement touristique pour la région d’accueil. Il s’agit avant tout de promouvoir la région et de développer l’aménagement du territoire. Cet objectif est perceptible dès les Jeux de Chamonix en 1924. L’impact escompté est marqué pour Grenoble, mais plus important encore pour Albertville. Les ambitions sportives semblent parfois passer au second plan.

5. L’initiative de la candidature émane dans les deux cas des élus locaux, associés au mouvement sportif local

Pour Grenoble, même si la candidature émanant des élus est soutenue par le préfet de l’époque, elle tarde a être relayée par l’État. Initialement, le général de Gaulle avait annoncé que l’État ne mettrait pas d’argent dans les JO (« soutien passif », selon P. Arnaud et Th. Terret). L’Elysée ne semble prendre conscience de l’importance de l’évènement qu’après que les Jeux soient attribués à Grenoble (février 1964). Prise de conscience à partir de 1965 des enjeux représentés par l’accueil des JO, dont l’organisation devient progressivement une affaire d’État (apprentissage). Pour les Jeux d’Albertville, l’idée d’une candidature savoyarde est portée en 1981 par J.C. Killy et Michel Barnier (qui devient président du CG en 1982). Cette candidature reçoit le soutien officiel du président Mitterrand en septembre 1984. Le principe d’un soutien de l’Etat est acté immédiatement, avec la perspective des effets escomptés de leur accueil sur le développement des infrastructures publiques et des équipements touristiques et sportifs.

6. Singularité de l’évènement olympique, dont l’accueil constitue une affaire d’État.

Comment l’État prend le relais ? Comment les services de l’État collaborent avec les territoires ? Une cohabitation politique dans les deux cas : – Bien que de bords politiques opposés, la municipalité de Grenoble dirigée par le socialiste Hubert Dubedout à partir de 1965 et les services de l’État parviennent à coopérer de façon satisfaisante (intervention massive de l’État, au prix d’une réduction des marges de manoeuvre des autorités locales). – Pour les Jeux d’Albertville, Etat et élus locaux de bords opposés coopèrent néanmoins sans heurt. L’importance que revêt la réussite des Jeux permet de transcender les rivalités politiques (évènement fédérateur). Obligation de coopération des services administratifs, dans un climat d’émulation (effet mobilisateur et fédérateur de l’évènement, qui oblige à transcender les divisions). Enjeu de prestige. – Décentralisation avant la lettre en 1968 ? L’état gaullien contrôle moins l’échelon local qu’on imagine (faiblesse des moyens de transmission de l’époque…), lequel dispose d’une certaine marge de manœuvre. Centralisation et dirigisme moins forts que cela est affirmé. Prémisses de mai 68 dans l’air? – Et persistance de l’interventionnisme étatique en 1992, malgré la décentralisation.

7- Un engagement financier considérable

Pour les Jeux de Grenoble, coût global de 1,1 milliard de francs pour l’aménagement des infrastructures administratives et sportives, pris en charge à 75 % par l’État et les organismes publics. Un cinquième seulement du budget des JO concerne les équipements sportifs ou leur fonctionnement (« prétexte olympique » ?). Le COJO a été financé par l’Etat à hauteur de 89 millions de frs, sur un total de 119 millions (84%). A Albertville, les Jeux n’ont pas payé les Jeux comme Michel Barnier l’avait annoncé. L’importance de l’effort d’investissements et d’organisation consenti par l’État en a fait le premier partenaire des Jeux olympiques d’hiver de 1992, même si le financement privé n’a pas été négligeable. Position bienveillante des pouvoirs publics, qui acceptent d’effacer une partie de la dette après les Jeux… Dans les deux cas, l’Etat a pris en prend en charge environ les 3/4 des dépenses au sens large. Il apparaît comme le « payeur de dernier ressort ».

Conclusion

A 24 ans de distance, l’intervention de l’État dans l’organisation et l’accompagnement de ces deux éditions des Jeux sensiblement différentes présente des similitudes remarquables. Quelque que soit la période, l’organisation des JO apparaît toujours comme un évènement majeur, stimulant et fédérateur. Dépassement systématique des coûts initialement prévus (toujours sous-évalués). Impact et héritage significatif. Toutefois les JO d’Albertville n’ont pas engendré une augmentation de la pratique du ski, le marché des sports d’hiver étant arrivé à maturité (période de restructuration).

Questionnement

Impact de l’évènement olympique, et plus largement des méga-évènements mondialisés sur l’État. Impact sur les relations entre l’État, les collectivités locales et le mouvement sportif. Rapports de pouvoir au sein des parties prenantes (CIO, COJO, Etat , Ville organisatrice, Région). En l’occurrence, l’État a su s’adapter à la diversité de ses interlocuteurs. Dans les deux cas, on observe une forme de recentralisation, a priori temporaire (que l’on peut relever aussi à l’approche des JOP de 2024).

Evolutions institutionnelles en cours

« Le quinquennat qui s’achève a été celui d’un affaiblissement sans précédent du ministère des sports qui a perdu l’essentiel de ses prérogatives et qui a vu partir ses cadres les plus expérimentés. La réforme de la Gouvernance du sport avec la création de l’ANS était sans doute nécessaire pour combler notre retard dans la haute performance, mais sa mise en œuvre a laissé le ministère des sports sur le bord du chemin sans véritable feuille de route» (rapporteur budget des sports à l’Assemblée nationale, 2022).

Aperçu sur les JOP de Paris 2024

Les doutes quant au respect des budgets et de certaines échéances s’accumulant, la réunion du 25 juillet 2022 initiée par la nouvelle ministre des Sports et présidée par le chef de l’État a marqué un tournant dans la gouvernance du dossier Paris 2024. L’État, qui jusqu’à présent semblait se limiter à un rôle de soutien et s’accommoder de la situation présentée par la direction du COJO 3, se devait de rappeler chacun à ses engagements et reprendre la main sur le projet. Rappelant que le dossier olympique était une cause nationale, les propos du Président de la République ont confirmé la nécessité d’un changement radical, qui se traduit par une vigilance accrue et l’anticipation des problèmes dans la gestion d’un projet complexe.

Suite à cette réunion, l’État a pris le leadership du projet et endosse de facto la responsabilité des JO 2024 plutôt que le COJO. Le dossier Paris 2024 est donc devenu l’affaire de l’État, ce d’autant que la ministre des Sports et des JO affirme que les Jeux sont un élément catalyseur de la nouvelle politique sportive que le Président de la République souhaite mettre en œuvre pour le pays. Le projet JO étant érigé cause nationale, la question est de s’assurer que Paris et la France seront au rendez-vous en juillet 2024. Déjà lors d’une séance parlementaire en novembre 2021, le gouvernement a fait passer sa garantie de couverture des dépenses des JO de 1.2 à 3 milliards d’euros. Cette mesure s’inscrit dans l’esprit de la loi d’exception olympique qui s’impose lors de l’organisation d’une telle manifestation, où le respect des échéances est une règle incontournable, sous peine de pénalités. Pour l’organisation des Jeux, l’État entend se donner les moyens de renégocier avec le CIO certaines obligations stipulées dans le contrat liant la Ville de Paris, l’État et le CIO, et devenues obsolètes. © Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 02/04/2024. Tous droits réservés.
  1. La loi a introduit d’importantes modifications dans l’organisation territoriale du pays, les plus notables étant l’institution du président du conseil général en exécutif de département à la place du préfet ; le remplacement de la tutelle administrative a priori par un contrôle juridictionnel a posteriori ; la création d’une nouvelle juridiction financière, la chambre régionale des comptes, dont l’une des missions est d’assister le préfet en matière de contrôle budgétaire ; la promotion de la région en collectivité territoriale à part entière, dotée d’un conseil élu au suffrage universel. Dans chaque département et région, le représentant de l’État continue d’avoir la charge des intérêts nationaux, du respect des lois, de l’ordre public et du contrôle administratif. ↩︎
  2. Albertville, Courchevel-le Praz, La Plagne, Les Arcs, Les Menuires, Les Saisies, Méribel, Pralognan-la-Vanoise, Tignes et Val-d’Isère ; ↩︎
  3. Bien qu’étant que largement contributeur au plan financier. ↩︎
  1. La loi a introduit d’importantes modifications dans l’organisation territoriale du pays, les plus notables étant l’institution du président du conseil général en exécutif de département à la place du préfet ; le remplacement de la tutelle administrative a priori par un contrôle juridictionnel a posteriori ; la création d’une nouvelle juridiction financière, la chambre régionale des comptes, dont l’une des missions est d’assister le préfet en matière de contrôle budgétaire ; la promotion de la région en collectivité territoriale à part entière, dotée d’un conseil élu au suffrage universel. Dans chaque département et région, le représentant de l’État continue d’avoir la charge des intérêts nationaux, du respect des lois, de l’ordre public et du contrôle administratif. ↩︎
  2. Albertville, Courchevel-le Praz, La Plagne, Les Arcs, Les Menuires, Les Saisies, Méribel, Pralognan-la-Vanoise, Tignes et Val-d’Isère ; ↩︎
  3. Bien qu’étant que largement contributeur au plan financier. ↩︎