L’affaire Brierre. Un crime insensé à la Belle Époque
Compte-rendu de la rédaction
Le 10 avril 2016
Alain DENIZET, L’affaire Brierre. Un crime insensé à la Belle Époque, Paris, éditions de la Bisquine, 2015. 316 p., 20€.

Professeur agrégé d’histoire au collège de Bû, l’auteur a étudié une affaire de meurtre qui déborde de la rubrique des « faits divers » locaux :
D’abord, l’affaire elle-même : Louis-Édouard Brierre est condamné à mort par la cour d’assises de Chartres pour l’assassinat de cinq de ses enfants en 1901. Sa peine est commuée par le Président Loubet en travaux forcés à perpétuité et il meurt en Guyane en 1910. Lors du procès le président du tribunal s’est comporté en accusateur, le procureur a prononcé un réquisitoire implacable, l’avocat a été nul. On n’a pas eu recours à une expertise psychiatrique ni étudié les empreintes digitales : cette méthode n’a été utilisée pour la première fois qu’un an après ce crime.
Le livre présente les Brierre, une famille paysanne du village de Corancez. Le père de six enfants dont l’aînée a quitté déjà le foyer pour Paris, veuf, aidé dans ses responsabilités parentales par se deuxième fille âgée de 16 ans, a donné à ses enfants une éducation catholique sans trop de zèle et a veillé à leur bonne scolarisation. Il gère une exploitation agricole en polyculture en même temps que son entreprise de battage, ce qui lui donne une certaine aisance jusqu’à 1900, date à laquelle il souffre de difficultés financières suite à deux mauvaises récoltes, au vieillissement de son cheval et l’apparition d’un concurrent. Soucieux de son statut de chef de famille, il supporte mal sa déchéance sociale.
La nouvelle du meurtre, les péripéties de l’enquête et du procès, le départ vers le bagne puis la demande de la révision du procès par un condamné qui s’est toujours proclamé innocent et enfin l’annonce de sa mort ont entraîné un extraordinaire emballement des journaux, jusqu’en Australie et en Argentine, à l’époque de l’apogée de la presse écrite. A. Denizet décrit l’évolution de la façon de travailler des journalistes qui se muent en enquêteurs, ajoutent du sensationnel et orientent l’opinion publique. Les premiers articles sont peu illustrés, mais à la fin on publie une photo.
Un débat s’engage sur la grâce présidentielle réclamée pour le condamné, et au-delà le droit de grâce. Il aboutit à la mise en cause de la peine de mort. Les antidreyfusards, qui n’éludent pas la possibilité d’un crime rituel juif, font une comparaison entre le « traître juif Dreyfus » et l’assassin Brierre pour déconsidérer le gouvernement de défense républicaine, mais les dreyfusards ne se laissent pas entraîner dans la polémique. Finalement un fait divers dramatique aura fait intervenir la ligue des droits de l’homme et des personnalités aussi connues que Clemenceau et Leroux.
Dernier intérêt de ce livre : la vie du bagnard. L’auteur y décrit la promotion de Brierre, d’abord dans un camp pénitentiaire agricole, puis infirmier et enfin préparateur en pharmacie ; cela met en lumière la hiérarchie des bagnards. Par son comportement docile, peut-être en jouant le rôle du mouchard, Brierre a pu acquérir un sort enviable par les autres détenus ; mais la maladie a eu raison de lui.
En plus du récit d’un « fait divers », le lecteur reçoit des informations sur la société rurale, le fonctionnement de la justice, la presse, le débat politique et la condition des bagnards au début du XX° siècle. Un ouvrage très riche, reposant sur une documentation abondante.
Bernard Blandre pour Historiens & Géographes.
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 17/03/2016. Tous droits réservés.