John ILIFFE, Les Africains, Histoire d’un continent, Paris, Flammarion, coll. Champs Histoire, 2011, 696 pages, index.
Par Marc MICHEL Professeur émérite d’Histoire contemporaine à l’université d'Aix, africaniste
Le 21 octobre 2014
Le livre de John Iliffe, est devenu un classique. Il s’agit ici de la réédition de la seconde édition parue chez Flammarion en 2009 et disponible maintenant en livre de poche dans la fameuse collection Champs Histoire.
Ce livre est une gageure… largement gagnée par l’érudit professeur à Cambridge. Démarrant à l’aube de l’Humanité, de la différenciation des races et des langages, il débouche sur l’ultra-contemporain, « le temps du Sida »…La précédente édition s’arrêtait sur « L’industrialisation et la question raciale en Afrique du Sud »; la présente édition ajoute donc un chapitre passionnant sur l’histoire du continent depuis les années 70, années du sida.
Évidemment, on ne peut attendre de l’auteur que chaque thème abordé le soit avec le luxe de détails que le spécialiste attendrait ; mais on doit admirer la richesse et la justesse des développements sur des sujets aussi savants que « l’émergence de sociétés productrices de nourriture » en Afrique ou « l’impact de la métallurgie »…. Au passage, il pose des questions auxquelles les réponses ne sont pas si évidentes que cela. Par exemple, « on ne sait pas trop pourquoi les gens auraient commencé à produire leur alimentation » (p. 29)… John Iliffe nous répond heureusement. Il n’hésite pas non plus à prendre position avec pondération et érudition, par exemple à propos de la si célèbre thèse de Cheikh Anta Diop sur l’Égypte ancienne (p. 58). Et malgré l’impératif de synthèse, l’auteur a trouvé le moyen d’illustrer le propos abstrait. Ainsi une description horrifiante des conditions de la « transportation » des esclaves au milieu du XVIIe siècle et pourrait être ajouté au catalogue de la « brutalisation » sociale.
John Iliffe accorde aux modes de production (la colonisation agricole, la métallurgie) et à l’histoire démographique une place essentielle, quitte à reconnaître les limites de l’historien et son devoir de modestie. Par exemple à propos de la traite car, si on est aujourd’hui d’accord sur les chiffres (tableau, p. 264), « nous ignorons dans quelle mesure la traite négrière a affecté l’histoire démographique de l’Afrique occidentale » (p. 279). Avec la colonisation et l’histoire postcoloniale, les problèmes démographiques et économiques sont plus aisément appréhendables par l’historien. John Iliffe voit un tournant majeur à la fin des années 1970, alors que le problème « le plus grave » de la crise de la fin de siècle concernait une production alimentaire qui ne peut plus répondre à une croissance démographique brutale et imprévue. Les recettes éprouvées ailleurs, telle que la « révolution verte », ne pouvaient réussir en Afrique (p. 539). Le choix « industriel » des pays indépendants au détriment de l’agriculture et les interventions de l’État démontrèrent alors une nocivité redoutable ; les paysans et les femmes furent les principales victimes. Une urbanisation folle a favorisé le retour des maladies anciennes et, surtout, la diffusion d’un mal nouveau, terrible, le sida dont la présence en Afrique aurait été attestée dès 1959 par des analyses postérieures et dont la prophylaxie n’a réellement commencé que des décennies plus tard, au début du XXIe siècle.
A ce propos, Iliffe émet une conclusion qui ne laisse pas de surprendre en considérant que l’épidémie « si souvent considérée comme une métaphore de l’échec de l’Afrique à entrer dans la modernité, pourrait au contraire être le moyen par lequel la médecine moderne s’assurerait enfin la prééminence sur le continent » (p. 625).
Insistant sur les structures (démographiques, économiques et sociales), John Iliffe ne perd par de vue le politique et l’événementiel. Un des mérites de cette somme est en effet de comparer les évolutions politiques des postindépendances, le rôle des Armées, les passages au parti unique et les dérives vers les dictatures personnelles et la corruption. Parmi les hypothèses explicatives de ces dérives, il place « paradoxalement, l’idéalisme de la décolonisation » (p. 516) ; celui-ci aurait porté les nouveaux responsables à minimiser l’ampleur des problèmes à résoudre et les aurait incliné vers des solutions autoritaires et antidémocratiques jusqu’aux années 1990 (au moins !). En corollaire, le retrait colonial aurait eu pour motif essentiel, y compris chez de Gaulle, le calcul de « léguer les problèmes croissants de l’Afrique à des successeurs africains » (p. 494). Par la suite, mesurant les effets de la politique d’ajustement structurel imposé aux pays africains depuis la dernière décennie du
XXe siècle, l’auteur se garde bien d’un jugement hâtif et général et parait plutôt favorable. On peut ne pas être toujours convaincu, le propos de John Iliffe est toujours excitant.
Ajoutons qu’aucun aspect de l’histoire des Africains n’échappe à l’auteur. Il consacre
d’importants développements aux changements religieux et culturels au XIXe et XXe siècle, l’apparition de cultes nouveaux, les progrès de l’islamisation, les poussées d’intégrisme et la montée en puissance d’un pentecôtisme intolérant. Il relève que « l’une des particularités de la fin du XXe siècle fut l’extrême inquiétude que la sorcellerie inspirait aux puissants comme aux dépossédés, « eux » et « nous, ou l’apparition d’une « culture de jeunes » mêlant à leur manière modernité et tradition (p.592-593). Un point particulièrement intéressant est l’analyse du drame rwandais qui rompt avec les vues trop franco-centrées. Liant les destins croisés du Burundi et du Rwanda dans des événements qui restent « exceptionnels » en Afrique (heureusement) il estime que leur « impact une décennie plus tard est encore difficile à mesurer » (p. 609-612).
Au total, un livre de base « incontournable » pour reprendre le vocabulaire contemporain, d’une richesse incomparable. Sa publication de 2011 ne renouvelle pas profondément les versions précédentes en ce qui concerne les chapitres déjà publiés ; mais elle les met à jour et s’est augmenté des développements sur les problèmes très contemporains et d’ajouts bibliographiques. Si des critiques sont à faire c’est d’abord à propos de cette bibliographie qu’il faut en faire. Sur les centaines d’ouvrages cités, moins de vingt sont en français (moins de 10%) dans la bibliographie primitive et le supplément bibliographique d’ouvrages en français, non revu, ne comporte que dix titres, dont quatre « Que Sais-je ? » ! On ne saurait féliciter le conseiller technique, (espérons qu’il ne s’agit pas de l’auteur…) qui a, inspiré ce médiocre supplément. La production en français est-elle si négligeable qu’elle ne mériterait pas l’effort de lecture que l’on demande aux chercheurs français en anglais ?! John Iliffe est aussi spécialiste de l’Afrique de l’Est ; on comprend que ses développements sur cette partie du continent et l’Afrique du Sud, soient les plus fournis (et très utiles pour le public francophone). Mais le traitement du Maghreb est très mince, très insuffisant, voire approximatif, y compris sur la décolonisation et la place particulière de l’Algérie (alors qu’un chapitre entier, et c’est bien, est consacré à l’Afrique du Sud). Ce déséquilibre est classique chez les « Africanistes », les uns ne voyant l’Afrique qu’au sud du Sahara, les autres au nord ! C’est là, la principale faiblesse de ce grand livre.
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