Jeannie Longo, femme des années 1980

Noémie Beltramo
Le 2 avril 2024

Par Noémie Beltramo
Université d’Artois
Textes et Cultures, UR 4028

Jeannie Longo, femme des années 1980

« Vous, vous êtes moche ! Je suis désolée ! » Ces propos de Marc Madiot destinés à Jeannie Longo lors d’une émission télévisée en 1987, après leurs victoires respectives sur une étape du Tour de France, révèlent les représentations des femmes à cette période, en particulier dans le monde sportif, fief masculin.

En effet, les femmes licenciées dans les années 1980 représentent environ 30 % du nombre total de licenciés en France passant, au cours de cette décennie, de 9 à 13 millions 1. Dans les années 1970 et 1980, les Français et les Françaises sont de plus en plus nombreux à souhaiter pratiquer de l’exercice physique lors de leur temps de loisirs. Le « temps pour soi » prend de plus en plus la forme d’un « temps pour le corps 2 ». En 1973, 18,6 % de Français pratiquent par exemple de l’exercice physique, contre 34,8 % en 1981 3, et dans les années 1960, environ 20 % de licenciés sont des femmes. Le début des années 1980 marque ainsi l’avènement de l’ère de la forme. Le corps ne doit plus seulement être mince, comme cela est attendu notamment depuis les années 1960 où l’attention portée au corps croît de manière considérable dans la société française, les pratiques physiques étant progressivement vues comme des outils essentiels pour atteindre une esthétique corporelle et se maintenir en bonne santé. Dorénavant, le corps doit également être ferme et musclé (épaules larges, bassin étroit, muscles saillants) et l’idée que le plaisir naît de l’effort, de la douleur se développe, pour un temps, à cette période, au moment où le marathon devient de plus en plus pratiqué, y compris par les femmes. Un nouveau modèle de la femme apparaît alors, une femme épanouie, pleinement intégrée à la société, une femme conquérante, active, libre et dynamique. Jeannie Longo est à cet égard représentative de ce nouveau modèle de femme. Née en octobre 1958 à Annecy, elle s’investit rapidement dans le monde du sport en tant que pratiquante, comme l’avait fait sa mère plusieurs années auparavant. Elle remporte d’abord plusieurs titres universitaires en ski alpin au cours des années 1970 et au début des années 1980. Elle parcourt en parallèle les routes l’été à vélo, « pour [s]’entraîner l’été et pour changer de sport » selon ses propres mots lors d’une interview réalisée en 2010 1. Au regard de son potentiel, elle est sollicitée pour abandonner le ski au profit du cyclisme, ce qu’elle fait progressivement à partir de la fin des années 1970. En parallèle de sa carrière sportive, elle poursuit ses études après avoir obtenu un baccalauréat général valence scientifique, au moment où, d’après la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, la proportion des bacheliers généraux dans une génération se situe autour de 18 % et où les filles représentent environ 56 % de ces bacheliers généraux. Si la scolarité est obligatoire jusque 16 ans à partir de la réforme Berthoin de 1959, effective en 1967, Jeannie Longo fait donc partie d’une minorité d’élèves qui poursuit sa scolarité au-delà de cette obligation scolaire. La démocratisation du second cycle du second degré n’aura en effet lieu qu’à partir du milieu des années 1980, une vingtaine d’années après celle du premier cycle du second degré. Le type de baccalauréat choisi fait également figure d’exception puisque les filles obtiennent plus fréquemment un baccalauréat philosophique, littéraire ou économique et social que scientifique (mathématiques, sciences physiques) au milieu des années 1960. Jeannie Longo continue ensuite son cursus pour obtenir un diplôme d’études supérieures spécialisées en droit et économie du sport, au moment où la part des filles à l’université atteint 50 %.

Comme le souligne Jean-Pierre Terrail, cet allongement et cette massification de la scolarisation des filles ont « accompagné le mouvement historique de salarisation de la main-d’œuvre féminine, rendu irrésistible la montée du taux d’activité des femmes, favorisé la diversification de leurs insertions professionnelles 4 ». Dès les années 1960, et plus encore au cours de la décennie suivante, les femmes, de tout âge, sont en effet de plus en plus nombreuses à travailler ; mais elles ne peuvent l’effectuer sans l’aval de leur mari qu’à partir de la loi du 13 juillet 1965. D’après l’INSEE, en 1962 par exemple, les femmes représentent 33,4 % de la population active en France, contre 40,3 % en 1982 et 43,7 % huit ans plus tard. En 1970, près de 50 % des femmes âgées de 25 à 59 ans sont actives, contre près de 60 % dix ans plus tard et près de 70 % en 1990. Contrairement à la population active masculine qui reste sensiblement stable entre 1975 et 1998, la population active féminine augmente de quatre millions de personnes à cette période. Les femmes interrompent également moins leur activité professionnelle et si elles le font, elles la reprennent plus rapidement et plus fréquemment que dans les années 1940 et 1950. Elles sont par ailleurs très largement salariées et travaillent, pour la majorité d’entre elles, dans le secteur tertiaire. D’après l’INSEE, en 1982 par exemple, 47 % des hommes exercent une profession dans ce secteur, contre 71 % des femmes. Outre l’élévation du niveau de diplôme, la forte expansion des biens de consommation durables dans les années 1960 permet aux femmes de s’émanciper progressivement d’une partie des contraintes domestiques, et ainsi de se libérer du temps et s’investir dans le monde professionnel. En 1960 par exemple, 25,8 % de foyers français possèdent des appareils électroménagers, contre 72,5 % en 1968 5. L’écart entre la durée des obligations familiales et celle du temps libre est alors réduit de près de moitié entre 1975 et 1985 6. Néanmoins, les femmes continuent de prendre davantage en charge les tâches familiales et, selon les termes de Madeleine Rebérioux, « la maison reste, massivement, leur domaine 7 ». Au cours des années 1980, s’impose alors un nouveau modèle de comportement pour les femmes qui cumulent activité professionnelle et activité familiale 2.

L’absence d’enfant pour Jeannie Longo lui permet de s’investir d’autant plus dans sa carrière cycliste qu’elle débute brillamment. Elle remporte en effet rapidement de nombreux titres, à l’image du Tour de France, existant de 1984 à 1989 pour les femmes, en 1987, 1988 et 1989, du Championnat du monde sur route en 1985, 1986, 1987, 1989 et 1995, ou encore des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996 en cyclisme sur route, après avoir obtenu la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992. Malgré ces victoires, qui ne cessent de se multiplier et connaissent un certain succès populaire, la reconnaissance du cyclisme féminin, comme celle du sport pratiqué par les femmes, reste difficile. Les échanges entre Jeannie Longo et Laurent Fignon en juillet 1986 et avec Marc Madiot l’année suivante illustrent par exemple la persistance des stéréotypes de genre. Les critiques de ces deux coureurs cyclistes se centrent sur le corps des femmes cyclistes représentant une part infime des licenciés de la Fédération française de cyclisme. Le manque d’esthétisme de ces sportives est notamment souligné. Cette vision rejoint celle couramment diffusée dans les médias depuis les années 1960. Si la couverture médiatique des sportives augmente progressivement dans les quatre dernières décennies du XXe siècle, celles qui pratiquent des activités de tradition masculine restent encore relativement ignorées. En effet, les commentaires journalistiques tendent à se focaliser sur l’esthétisme des corps des femmes et leur situation familiale au détriment de l’analyse des performances corporelles, renforçant ainsi l’image d’une « féminité traditionnelle ». Comme l’écrit Christine Mennesson, « la sportive idéaltypique est belle, réservée, et… hétérosexuelle 8 ». Lorsque celles qui transgressent ces normes sexuées dominantes par leur engagement sportif atypique atteignent l’excellence, en gagnant des médailles, elles s’exposent au « procès de virilisation 3 ».

En outre, la répartition des hommes et femmes dans les différentes fédérations ne s’est que peu modifiée dans les années 1980. Comme l’ont par exemple montré Annick Davisse et Catherine Louveau 9, les hommes sont majoritaires dans les activités sportives possédant des caractéristiques dites masculines, nécessitant par exemple de la force physique, de l’endurance, de l’opposition (affrontement), comme le football ou le rugby, ou encore du courage, des sacrifices et un dépassement de soi importants, comme le cyclisme. Les femmes, quant à elles, sont majoritaires dans les activités sportives mobilisant des attributs dits féminins, comme la grâce, la souplesse, l’agilité, la beauté ou encore l’esthétisme, à l’image de la danse, du patinage artistique ou encore de la gymnastique (volontaire). De plus, si l’écart se resserre lorsque l’on prend en compte l’ensemble des pratiquants, que ce soit dans le cadre fédéral ou en dehors de celui-ci, en raison notamment de la moindre attirance des femmes pour la pratique en club ou en compétition, mais aussi du temps libre dont elles disposent, ces dernières demeurent moins nombreuses que les hommes (6 points d’écart 10). À partir des années 1970, les pratiques physiques et/ou sportives en dehors du cadre fédéral se développent en effet de manière importante, notamment les activités de pleine nature comme la randonnée ou la voile. Ce besoin de retour à la nature apparaît parallèlement à la montée en puissance de l’industrialisation et de l’urbanisation de la société française 11. Dans les années 1980, un peu moins de la moitié des pratiquants, réguliers et occasionnels, exercent ainsi une activité sportive en dehors du cadre associatif 4.

Finalement, malgré une évolution de la place et du rôle de la femme dans la société française à partir des années 1980 notamment, appuyée par François Mitterrand 5, le monde du sport reste difficilement perméable à ces bouleversements. La réappropriation et la libération progressives du corps des femmes, favorisée par Mai 1968 ou encore la loi du 17 janvier 1975 autorisant l’interruption volontaire de grossesse, sont inachevées.

© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 02/04/2024. Tous droits réservés.
  1. Cette interview est disponible dans une émission diffusée par l’INA en 2010 sur les débuts de la carrière de Jeannie Longo : Voir le lien (www.ina.fr) ↩︎
  2. Battagliola Françoise, Histoire du travail des femmes, Paris, La Découverte, 2008. ↩︎
  3. Louveau Catherine et Bohuon Anaïs, « Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives », dans Thierry Terret (dir.), Sport et genre volume 1 : À la conquête d’une citadelle masculine, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 87-132. ↩︎
  4. Donnat Olivier et Cogneau Denis, Les pratiques culturelles des Français, (1973-1989), op. cit. ↩︎
  5. Peu de temps avant son élection en 1981, il déclare par exemple devant l’association « Choisir la cause des femmes », son souhait de prendre des mesures pour parvenir à l’égalisation des salaires entre hommes et femmes, de créer des places en crèche pour favoriser le travail des femmes et d’accroître leur rôle dans la vie politique en faisant en sorte que les listes de candidature aux diverses élections comportent 30 % de femmes (voir à ce propos : Voir le lien (fresques.ina.fr) ↩︎

Notes

  1. Crosnier Dominique et Boisson Jean-Paul, « Un demi-siècle de licences sportives », dans Bouffin Sandrine, Claval Myriam et Savy Hervé (dir.), Données et études statistiques : jeunesse, sports et vie associative, Paris, INSEP-Éditions, Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, 2006, p. 75-83.
  2. Corbin Alain, « Conclusion », dans Corbin Alain (dir.), L’avènement des loisirs, (1850-1960), Paris, Flammarion, 2009 (réédition), p. 547.
  3. Donnat Olivier et Cogneau Denis, Les pratiques culturelles des Français, (1973-1989), Paris, La Découverte/La Documentation française, 1990.
  4. Terrail Jean-Pierre, « Destins scolaires de sexe : une perspective historique et quelques arguments », Population, n° 3, 1992, p. 645.
  5. Sirinelli Jean-François, Les baby-boomers : une génération, (1945-1969), Paris, Hachette Littératures, 2007 (réédition).
  6. Dumazedier Joffre, Révolution culturelle du temps libre, (1968-1988), Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
  7. Rebérioux Madeleine, « La culture au pluriel », dans Burguière André et Revel Jacques (dir.), Histoire de la France : Choix culturels et mémoire, Paris, Le Seuil, 2000 (réédition), p. 269.
  8. Mennesson Christine, Être une femme dans le monde des hommes : socialisation sportive et construction du genre, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 40.
  9. Davisse Annick et Louveau Catherine, Sports, école, société : la part des femmes, Joinville-le-Pont, Actio, 1991.
  10. Mignon Patrick, « Les pratiques sportives : quelles évolutions ? », Les Cahiers français : documents d’actualité, n° 320, 2004, p. 54-57.
  11. Entre 1950 et 1972, la France quadruple sa production industrielle et la population urbaine est quasiment doublée. Pour les conséquences négatives de ces évolutions, voir Pessis Céline, Topçu Sezin et Bonneuil Christophe (dir.), Une autre histoire des “Trente Glorieuses” : modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013.
  1. Cette interview est disponible dans une émission diffusée par l’INA en 2010 sur les débuts de la carrière de Jeannie Longo : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/vdd10002549/jeannie-longo-graine-de-championne. ↩︎
  2. Battagliola Françoise, Histoire du travail des femmes, Paris, La Découverte, 2008. ↩︎
  3. Louveau Catherine et Bohuon Anaïs, « Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives », dans Thierry Terret (dir.), Sport et genre volume 1 : À la conquête d’une citadelle masculine, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 87-132. ↩︎
  4. Donnat Olivier et Cogneau Denis, Les pratiques culturelles des Français, (1973-1989), op. cit. ↩︎
  5. Peu de temps avant son élection en 1981, il déclare par exemple devant l’association « Choisir la cause des femmes », son souhait de prendre des mesures pour parvenir à l’égalisation des salaires entre hommes et femmes, de créer des places en crèche pour favoriser le travail des femmes et d’accroître leur rôle dans la vie politique en faisant en sorte que les listes de candidature aux diverses élections comportent 30 % de femmes (voir à ce propos : https://fresques.ina.fr/mitterrand/parcours/0018/les-grandes-questions-de-societe-1981-1995.html). ↩︎