Jean Jaurès Oeuvres tome 13 L’armée nouvelle
édition établie par Jean Jacques Becker, Fayard, 2012, 574 p. 32 euros
Le 10 novembre 2014
Par Marcel Novelli
Ce tome XIII des œuvres de Jean Jaurès est placée sous la responsabilité de la Société des études jaurésiennes. C’est un livre majeur de la pensée jaurésiennne non seulement sur le sujet militaire; mais aussi sur le socialisme, l’Etat, l’Histoire, le mouvement social, l’Internationale, la guerre, la civilisation humaine. C’est d’abord un long préambule à une proposition de loi déposée le 14 novembre 1910 sur le bureau de la Chambre des députés. Ensuite la proposition de loi. Enfin le discours à la Chambre des députés du 9 décembre 1912.
C’est un livre « hugolien » selon Madeleine Rebérioux, un véritable torrent, un brouillon, peu structuré, mais une méditation sur de larges fresques historiques, des propositions révolutionnaires sur l’armée, un ouvrage qui repose sur une immense érudition. Le thème le plus important c’est celui de la patrie. Jaurès rejette ce qu’en disait Karl Marx. « Les prolétaires n’ont pas de patrie ».
C’est tordre l’idée d’un Jaurès pacifiste. Il prononce le 7 mars 1895 un grand discours à la Chambre où il déclare qu’il faut défendre la paix tout en étant prêt à défendre sa patrie, surtout une patrie « mutilée ». Le 18 juillet 1914 il le réaffirme « comment porter au plus haut pour la France et le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de la paix ? Et si malgré son effort, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire », (L’Humanité). La pensée de Jaurès a été simplifiée sur l’emploi du mot « milices ». Il remplacerait l’armée traditionnelle pars des milices calqués sur le modèle suisse. Jean Jacques Becker l’avait mis en exergue en 1991 dans une communication à la Société Jaurès. Mais depuis il a trouvé très peu de traces de ce mot dans l’édition de 1911. En réalité Jaurès veut une organisation populaire de défense nationale, démocratique, Pour cela une éducation très jeune (d’où l’accusation de militariser la jeunesse), un service réduit. Il préconise la suppression des écoles militaires, il propose des écoles de recrue de 6 mois situés dans l’Est, des sections militaires à l’université : 4 ans d’étude, 1/3 d’origine ouvrière. Un nombre d’officiers de réserve des 2/3. Il préconise la réduction des périodes d’exercice, des corvées inutiles. Quel type d’armée ? Pas une armée de professionnels (sans s’en passer complètement). L’armée doit être démocratique, reposer sur les réserves plutôt que sur l’armée de caserne. Mais le contre projet Vaillant Jaurès présenté dans le débat sur la loi des trois ans en août 1913 fut rejeté. Beaucoup des députés, peu convaincus de cette rallonge s’y rallièrent pourtant plus par prudence comme Clemenceau. Quelle stratégie ? La stratégie du général Michel chef d’Etat major des armées en 1911, préconisait un plan défensif en cas de guerre mais il est désavoué par ses pairs et remplacé par Joffre, partisan de l’offensive. Joffre pense comme beaucoup à la stratégie désastreuse de la guerre de 1870 et s’appuie sur la pensée napoléonienne. Il craint aussi l’attaque brusquée. Tout le monde ne partageait pas ce point de vue. Ainsi Pétain, professeur de tactique de l’infanterie, opposait la défensive « Le feu tue ». En cas de guerre, selon Jaurès, non loin des frontières une très forte concentration de l’armée de citoyens soldats dissuaderait l’adversaire d’attaquer.
Alors l’Armée Nouvelle un coup d’épée dans l’eau ? Non, comme le fait remarquer Jean-Jacques Becker, si l’on en juge le premier mois de la guerre. En août 14 l’armée allemande met un temps long pour mobiliser ses réserves. Il n’y a pas d’attaque brusquée. Joffre applique sans nuance la plan XVII et lance en Lorraine une offensive (armée d’active plus 1ères classe de réservistes), c’est un échec sanglant et total. En septembre lors de la Bataille de la Marne. les réservistes sont beaucoup plus nombreux en première ligne.et contribuent à la victoire.
Un livre fécond qui permet de réfléchir aujourd’hui encore sur le sens et le rôle d’une armée démocratique à l’échelle nationale, européenne et mondiale. Comment ne pas couper la nation de son armée ? Bien des questions se posent depuis la suspension du service militaire.
Marcel Novelli
© Historiens et Géographes.Tous droits réservés octobre 2014