Jean Clottes. Un archéologue dans le siècle
Compte-rendu de la rédaction
Le 16 mai 2016
Jean Clottes. Un archéologue dans le siècle. Entretiens avec Pascal Semonsut. 223 p. Ed. Errance. Arles 2015. 23 €.

Il est inhabituel de voir les Editions Errance publier un livre d’Entretiens, elles qui se consacrent à des ouvrages scientifiques, monographies de sites ou synthèses thématiques, et à la haute vulgarisation archéologique.
Le genre Entretiens, magistralement illustré autrefois par le jeune (futur Recteur) Robert Mallet affrontant à la radio le redoutable Paul Léautaud, s’intéresse surtout aux gens de lettres, philosophes ou pseudo-philosophes, et rarement aux scientifiques. L’idée de l’éditeur, et de l’« animateur », Pascal Semonsut, historien spécialiste de la diffusion des connaissances (voir son livre Le Passé du fantasme, la représentation de la Préhistoire en France dans la seconde moitié du XXe siècle, Errance, 2013), était de faire le portrait d’un préhistorien emblématique.
Pourquoi Yves Coppens, ou Pascal Picq, ou Jean Guilaine, par exemple, n’ont-ils pas été retenus ? Peut-être avaient-ils moins de temps disponible pour se prêter au jeu des questions-réponses… Jean Clottes, lui aussi très « médiatique », est depuis les années 1980 mondialement reconnu – et contesté, on y reviendra – comme l’un des grands spécialistes de l’art rupestre paléolithique. Il a fait une très belle carrière (pp.55-79) où se mêlent recherche et responsabilités administratives. Il a commencé comme professeur d’anglais certifié puis bi-admissible au lycée de Foix (Ariège).
Passionné par la préhistoire (via la spéléologie), il suit parallèlement les cours (pionniers) de Louis-René Nougier à l’Université de Toulouse, et se lance dans une thèse sur Les mégalithes du Lot, publiée en 1977 aux Editions du CNRS. Fouilleur bénévole depuis 1962, il rencontre la « grande chance de [sa] vie » (p.60) quand il est nommé par le ministère de la Culture, en 1971, directeur régional des Antiquités préhistoriques de Midi-Pyrénées. C’était un poste, à cette époque bénie, où l’on pouvait mener une vraie politique de recherche sous le contrôle du Conseil Supérieur de l’Archéologie – à la différence des malheureux conservateurs régionaux actuels, simples exécutants des directives des préfets. Ayant ainsi mis le pied à l’étrier, Jean Clottes a poursuivi une carrière d’expert, notamment comme conservateur général du Patrimoine, jusqu’à la présidence du Comité international de l’Art rupestre de l’ICOMOS (Comité UNESCO des Monuments et des Sites).
Le second tournant de sa vie scientifique fut, dans les années 1990, sa collaboration avec David Lewis-Williams, et leurs publications promouvant la « théorie du chamanisme » comme explication des peintures rupestres, ce qui leur valut une volée de bois vert de la part de nombreux préhistoriens, surtout de ceux qui revendiquent l’héritage d’A. Leroi-Gourhan : aux discussions savantes s’ajoutèrent des quolibets, du genre : «chamaniaques », ou bien : « vous m’accorderez cette transe ? », etc. Tout en ayant abondamment répondu à l’oral et par écrit, et tout en disant ne pas avoir été affecté, Jean Clottes revient régulièrement sur cette question tout au long des Entretiens. L’ouvrage, on le voit, rend fidèlement compte des avatars d’une vie de chercheur !
On lira aussi avec intérêt les passages concernant les méthodes de l’archéologie, l’apport de l’ethnologie, les contraintes de la publication et celles de la diffusion auprès du grand public. En revanche, certaines pages n’étaient sans doute pas nécessaires ; par exemple quand les questions deviennent trop strictement personnelles (passim, et surtout : « Et si l’on ne parlait pas de préhistoire ? » p. 159 sqq). La loi du genre risque d’induire un certain narcissisme mitigé de feinte modestie. Peut me chaut d’apprendre que notre collègue a été plus moins socialiste et franc-maçon, qu’il lit Le Monde et qu’il a eu la Légion d’Honneur. De même, p. 67 sqq, toutes ces anecdotes à propos de ses rencontres avec divers ministres et quelques présidents de la République : on n’attendait pas cela pour savoir que les ministres de la Culture sont majoritairement d’une ignorance crasse en matière d’archéologie (ce que l’on pardonne d’ailleurs de bon cœur à ceux qui savent défendre leur budget).
On regrette l’absence d’une bibliographie commentée : les nombreuses publications de Jean Clottes méritaient mieux qu’une simple page de publicité des Editions Errance avec deux ou trois photos de couvertures de livres en fin de volume. Ces réserves faites, on lira avec grand intérêt cet ouvrage qui permet aux non-spécialistes de voir les choses de l’intérieur.
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© Jean-Louis Cadoux pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 15/05/2016. Tous droits réservés.