Henry LAURENS, Les crises d’Orient, 1768-1914

Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine
Le 5 mars 2018

Henry LAURENS, Les crises d’Orient, 1768-1914, Fayard, 2017, 383 p., 19 euros.

9782213702179-001-t.jpg Dans son introduction, Henry Laurens justifie son étude par le fait que cette question est toujours présente et que la connaissance de cette période en Orient est indispensable si l’on veut comprendre les événements d’aujourd’hui. Le terme de cette étude, 1914, démontre éloquemment que la première guerre mondiale trouve sa source en Orient. Un tel ouvrage ne se résume pas mais on peut en souligner les lignes de force autour d’un certain nombre de thèmes : celui de la lente décomposition de l’empire ottoman, celui de l’émergence des nations (nation grecque, nations balkaniques, nations arabes), celui du jeu des grandes puissances. Cette histoire est rythmée par de grands congrès : Congrès de Vienne en 1815, Congrès de Berlin en 1878. Tour à tour, l’actualité projette au premier plan tel ou tel pays, tel ou tel événement : la guerre de Crimée, l’Iran, l’Égypte, la Turquie, la Bulgarie, la Macédoine, l’Arménie, la Perse, les guerres balkaniques. Les événements d’Orient agissent comme un révélateur mais aussi comme un accélérateur des nationalismes européens. On suit le passage de l’identité grecque à celui de la nation grecque soutenu par le philhellénisme européen et au feu de l’intervention militaire des Européens. De même, ce sont les Occidentaux qui imposent l’autonomie de la Serbie, de la Valachie et de la Moldavie et c’est le congrès de Berlin qui donne à la France le feu vert pour s’emparer de la Tunisie. On retiendra plus particulièrement l’émergence du sionisme à partir des mesures discriminatoires à l’encontre des juifs de Russie poussés à quitter l’Europe et à aller vers les États-Unis, vers la Palestine ottomane où le baron français Edmond de Rothschild crée pour eux des colonies agricoles mais ne voit pas d’un bon œil l’activité du journaliste autrichien Theodor Herzl, créateur du sionisme politique. Comme les Grecs ayant cherché des références dans l’Antiquité, les Juifs sionistes font de même. Ils doivent « inventer » une religion, une langue et des droits historiques (p. 312) car les rabbins leur sont hostiles, et alors qu’ils ne sont que 10% de la population palestinienne. Ils reçoivent cependant, après l’échec de la révolution russe de 1905, deux milliers de révolutionnaires qui créent des colonies collectivistes acceptées par le pouvoir ottoman. Les derniers chapitres de l’ouvrage sont ceux de « la marche à l’abîme » dont les visées de la France sur le Maroc sont un des principaux éléments car ils déclenchent un processus que rien ne pourra enrayer : « Pour s’assurer du soutien de l’Italie dans le dossier marocain, la France s’est montrée disposée à accepter les ambitions italiennes en Tripolitaine et Cyrénaïque… » (p. 332) d’où les guerres balkaniques et la crise de l’été 1914 qui débouche sur la guerre générale. Toutes ces questions, connues, sont réévaluées grâce à une bibliographie qui comporte un grand nombre d’ouvrages en langue anglaise, ce qui démontre l’intérêt porté à cette question par la Grande Bretagne et par les États-Unis. Sur chaque point en discussion, on a une approche basée sur des études récentes qui confirment ou infirment parfois l’approche classique de la question. En conclusion de l’ouvrage (page 365), Henry Laurens écrit que « Toynbee a renversé la formule presque séculaire : il n’y a pas de question d’Orient mais une question d’Occident ». Site de l’éditeur © Jean Sagnes, pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 20/02/2018. Tous droits réservés.