FRÉTIGNÉ (Philippe) et LERAY (Gérard), La tondue (1944-1947), Vendémiaire, 2011, 222 pages, 20 euros
par Cécile VAST Université de Besançon
Le 21 octobre 2014
L’épuration a fait l’objet ces dernières années de solides mises au point. Outre la thèse de Fabrice Virgili sur les tontes, on mentionnera le volume dirigé par Marc-Olivier Baruch, les travaux de Marc Bergère, Luc Capdevila, François Rouquet ou Anne Simonin. Auteurs pour la plupart étrangement absents de la bibliographie proposée à la fin de l’ouvrage de Philippe Frétigné et Gérard Leray… C’est au destin de la « Tondue de Chartres », Simone Touseau, sujet d’une célèbre photographie de Robert Capa, que s’attache ici leur « authentique enquête policière » menée pendant deux ans (p.9) ; enquête en abyme puisqu’elle restitue également l’histoire du cliché et du photographe. Par cercles concentriques, on y trouvera ainsi les destins croisés de multiples personnes ou groupes de protagonistes : le photographe et son sujet, une famille, la géographie d’une ville, un soldat allemand, quelques résistants, quelques témoins, la « foule », l’appareil judiciaire.
Depuis les années 1970, pas moins d’une dizaine de recherches, en France, en Allemagne, en Suisse et même en Suède, ont tenté de retrouver l’identité de la jeune tondue. S’appuyant sur diverses sources – archives municipales de Chartres et départementales d’Eure-et-Loir, dossiers d’instruction, Archives Nationales, recueil de témoignages, presse locale et régionale, archives allemandes -, les deux historiens retracent la généalogie familiale et le parcours chaotique d’une jeune bachelière, employée comme interprète dans les services administratifs de l’armée allemande à Chartres, adhérente au parti populaire français de Doriot et amoureuse d’un soldat allemand, Erich Göz. Née en 1921, Simone Touseau est la cadete d’une famille de petits commerçants déclassés. Lorsque son amant, envoyé sur le front de l’Est depuis novembre 1942, est blessé et rapatrié à Munich, elle n’hésite pas à le rejoindre ; elle s’engage volontairement en Allemagne à l’été 1943 et reste quelques mois en Bavière. Enceinte, elle doit revenir seule à Chartres à la fin de l’année 1943. Son enfant naît en mai 1944. Accusés d’être à l’origine d’une rafle perpétrée en février 1943 par la police allemande contre des habitants de Chartres, trois membres de la famille Touseau (le père, la mère et la fille) sont arrêtés lors de la libération de la ville, le 16 août 1944, et emmenés dans la cour de la préfecture. Les deux femmes y sont tondues, puis contraintes de parcourir quelques rues de la ville, accompagnées du père de famille. Plusieurs clichés de Robert Capa immortalisent la scène. Après quelques mois de prison et d’internement au camp de Pithiviers, une procédure judiciaire pour faits de collaboration s’achève par un non-lieu prononcé en novembre 1946, faute de preuves tangibles. Frappée de dix ans d’indignité nationale, Simone Touseau meurt dans l’anonymat en février 1966.
L’enquête factuelle de Philippe Frétigné et Gérard Leray confirme et illustre les résultats des travaux mentionnés ; à une première « épuration de voisinage » (Luc Capdevila) fait suite une épuration judiciaire légale plus apaisée. Les deux auteurs proposent une belle analyse de l’esthétique de la photographie de Robert Capa et rappellent, non sans une certaine empathie, la complexité des choix et des parcours de vie sous l’Occupation. Difficile en effet de jauger ici la part de l’idéologie et de l’intime…
De composition quelque peu hétéroclite, le livre hésite entre présentation d’archives, cahier photographique, enquête policière quasi-généalogique et analyse historique plus générale. C’est sur ce dernier point que le bât blesse. Un vocabulaire parfois inapproprié – ainsi de la répétition de l’expression épuration sauvage (pp. 7, 20, 96), pourtant critiquée par nombre d’historiens, une Résistance réduite aux résistants de la dernière heure (p. 89), des jugements convenus sur les comportements ordinaires : foule vindicative (p. 16), exorciser les innombrables lâchetés commises pendant l’Occupation (p. 92-93), la grande majorité des catholiques partagent cette haine et ce rejet de la République (p. 36-37), innocence ou culpabilité de cette foule dont on peut douter du comportement durant l’Occupation (p. 96). Autant de concessions à la facilité des habitudes de langage, consciemment ou non. Elles interrogent, une fois de plus, sur la possibilité d’une histoire de l’attitude des Français sous l’Occupation enfin affranchie de ses clichés.
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