DREYFUS (Michel), PIGENET (Michel), sous la direction de, Les meuniers du social…
par Jacques GIRAULT Professeur émérite d’Histoire contemporaine (université de Paris 8)
Le 20 octobre 2014
Les meuniers du social. Force ouvrière, acteur de la vie contractuelle et du paritarisme. Fin des années cinquante-début des années quatre-vingt, Paris, Publications de la Sorbonne, Collection Histoire contemporaine 2011, 272 p., 25€.
André Bergeron, le secrétaire général de la CGT-FO, indiquait que, dans les luttes sociales, on devait considérer qu’il y avait toujours du « grain à moudre» et, interprétation tirée, que les syndicalistes devaient extraire la farine, c’est-à-dire ce qui pouvait être considéré comme nourricier pour les luttes futures. D’où la bonne idée des directeurs du livre de comparer ces militants à des « meuniers ».
La confédération se définit comme « réformiste », cherchant dans le paritarisme une possibilité de dialogue constructif et susceptible d’avantager aussi bien les travailleurs que les possédants, ce que sentirent dès le début les dirigeants de l’Union des industries métallurgiques et minières devenu « le partenaire obligé … et respecté» (Danièle Fraboulet) du syndicat. Mais une telle pratique sociale ne produit son plein effet que dans le cadre d’un contrat que les signataires devaient s’efforcer de respecter par une confiance contrôlée constante, au risque d’apparaître comme « intégrés ». Ce colloque, en 2008 au siège parisien de la CGT-FO, associait historiens, sociologues, spécialistes des relations sociales et politiques, grands témoins syndicalistes pour l’essentiel. Les organisateurs scientifiques appartenaient au Centre d’Histoire sociale du XXème siècle et à l’UMR 8058 du CNRS. Militants et spectateurs divers apportèrent leurs remarques et leurs questions dont l’ouvrage ne rend pas compte, se limitant aux contributions scientifiques.
Tout d’abord une remarque, tout au long de l’ouvrage, les deux acronymes « CGT-FO» et « FO » cohabitent. On sent pourtant un conflit entre ces deux symboles. Pour une synthèse d’allure scientifique à vocation plus large, on indique plutôt CGT-FO; quand on réduit l’analyse à des éléments tactiques, proches et identifiables immédiatement ou à des pratiques collectives, parfois catégorielles, voire corporatives, FO revient plus souvent. Cette ambivalence, unique dans le monde syndical français, se retrouve dans la post-face du secrétaire général actuel Jean-Claude Mailly qui parle tout autant de la CGT-FO que de « Force ouvrière », expression jamais réduite au seul « FO ».
Dix-huit chercheurs, dix-sept communications regroupées en trois parties (héritages, identités, orientations ; partenaires, rivaux, adversaires; lieux, modalités du paritarisme) se partagent la réflexion. Michel Pigenet introduit la lecture des principaux apports, sous forme de questions pouvant se poser. Il décrit, en manière de bilan, les jalons historiques du rôle de la confédération dans les relations sociales. Se distinguant des autres confédérations tout au long de son histoire par une pratique et des aspirations réformistes assumées, conservant pourtant les statuts de la CGT réunifiée en 1936, avec souvent l’interprétation donnée par René Belin, elle s’est créée une personnalité en encourageant les pratiques contractuelles avec l’Etat et avec le patronat. Dans le même temps, progresse la recherche d’un paritarisme évitant la cogestion, souvent refusé, notamment par la CGT, mais imité par les autres, avec ses limites. Le « paritarisme gestionnaire » n’est pas « un partage du pouvoir» d’autant que « le rôle effectif des syndicats y reste limité» (Guy Brucy, Lucie Tanguy). En position de concurrence dans tous les secteurs de syndicalisation, à l’exception du domaine éducatif laissé, pour l’essentiel, en raison du « cousinage» (Laurent Frajerman), à la Fédération de l’Education nationale jusqu’à la fin des années 1980, la CGT-FO s’éloigne de la CGT, appelée parfois CGTK (Kominform), conséquence de son anticommunisme de principe. Elle se rapproche des autres confédérations sur la base d’une acceptation de la construction européenne, de la négociation collective et de la gestion paritaire d’institutions mises en place avec d’autres confédérations, CFTC puis CFDT surtout jusqu’à l’aspiration autogestionnaire de cette dernière, une des composantes des « chassés-croisés» entre organisations (Franck Georgi), comme les caisses de retraites complémentaires, l’assurance-chômage et, plus délicate à organiser, la formation professionnelle aux origines plus anciennes. Les succès obtenus, aussi minimes soient-ils, évitent les conflits durs, les compromissions durables avec les partis politiques, les débats d’idées, quitte à apparaître comme « a-intellectuelle» (Jean-Marie Pernot), façon de respecter les engagements des dirigeants dans les réseaux laïques, maçonniques ou libres penseurs (Karel Yon).
Et pourtant la CGT-FO, divisée parfois, et pas seulement en raison d’une minorité anarcho-syndicaliste et trotskysante, se caractérise par la priorité accordée à la négociation même si elle est en situation continue de faiblesse numérique des effectifs et de son influence, d’où la recherche de regroupements avec d’autres syndicats et parfois, comme dans la chimie, un départ pour rejoindre la CFDT en 1972. La domination en son sein des salariés de l’Etat ou des collectivités locales conduit à une croyance renforcée dans la modération sous couvert de respecter les engagements pris. Ils oscillent entre des accords aussi bien au niveau le plus bas de l’entreprise ou de l’administration qu’à l’échelle du pays sous contrôle de l’Etat tout en récusant toute immixtion politique, attitude qui n’est pas partagée par le Rassemblement du peuple français qui échoue dans sa tentative de conquête (Gilles Morin). On le vit aussi après la victoire de la gauche en 1981 quand certains militants de la fédération de la métallurgie proposent même de dénoncer les lois Auroux (Nicolas Hatzfeld).
L’index nominatif qui clôt ces actes de colloque sera bien utile. Une chronologie commentée aurait facilité la lecture.
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