Denis LEFEBVRE, Les Secrets de l’expédition de Suez, 1956, Perrin, 2010, 300 p.
par Jean -Charles Jauffret Professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence
Le 21 octobre 2014
Fondé essentiellement sur les archives de Guy Mollet, qu’il connaît si bien (l’auteur fait du président du Conseil le personnage central de son récit), cet ouvrage complète les propres travaux de Denis Lefebvre et ceux de Marc Ferro sur la question. La chronologie est précieuse et la bibliographie et les sources, notamment orales, sont fort bien présentées. On peut reprocher l’oubli d’une source essentielle, le témoignage oral du général Challe, consultable au Service historique de la Défense. A noter un index nominum, des cartes abondantes, des photos et documents inclus dans le texte.
Après un rappel de l’histoire du canal, Denis Lefebvre insiste sur l’importance du discours de Nasser, assimilé à Hitler par Guy Mollet, du 26 juillet 1956, pour qui le canal est « le monument de l’arbitraire, de la spoliation, de l’humiliation ». S’en suivent d’intéressantes remarques sur la quasi-unanimité de la France politique, hormis les communistes et les poujadistes, sur les propositions, à Londres, en septembre 1956, de Guy Mollet à Anthony Eden, d’une union de la France et de la Grande-Bretagne, qui reprend un projet mort-né de Churchill, en pleine débâcle, le 16 juin 1940. Le refus poli du gouvernement anglais s’accompagne d’une offre d’entrée dans le Commonwealth, tout en renforçant les liens des deux pays dans les organismes européens existants. Pourtant, souligne l’auteur, il ne s’agissait pas, selon le mot de Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères, d’une « foucade » du Président du Conseil, mais d’une intention sérieuse, ce que rappelle par ailleurs l’historien Christophe Le Dréau. A la décharge également du gouvernement français, le fait qu’il ait d’abord épuisé toutes les voies pacifiques, dont l’appel à l’ONU, le 23 septembre (mais sans consulter les Américains), dans lequel France et Grande-Bretagne cherchent une légitimité à leur intervention avant le veto soviétique, prévisible, du 23 octobre.
Neuve également l’analyse détaillée du rapport du vice-amiral Pierre Barjot, du 21 mars 1957, qui fait le bilan de l’expédition de Suez en tant que commandant des forces françaises d’Orient. Ce proche de Guy Mollet démontre en quoi les Anglais étaient, depuis le début de l’affaire, « en remorque », critiquant les ambitions françaises d’un débarquement à Alexandrie et d’une marche vers le Caire pour renverser le raïs. Cette phase initiale du plan « Mousquetaire » est réduit par les Britanniques à l’opération sur Port-Saïd. Egalement, Barjot n’envisageait pas la participation d’Israël. Ce sont les politiques français qui l’imposent en septembre 1956 ; fortement intéressés par les ventes d’armes, notamment de chars AMX 13 et de Mirage IV, par l’intermédiaire de Shimon Perès, alors directeur général du ministère de la Défense à Tel-Aviv. En découlent les premières rencontres secrètes franco-israéliennes, les 30 septembre et 1er octobre, rue de Babylone (chez le fils du général Mangin), et le plan d’action commun du 17 octobre suivant et les célèbres rencontres de Sèvres avec les représentants anglais. Il n’existe, hélas, aucun compte rendu, dans une villa isolée appartenant… au père de Fernand Bonnier de La Chapelle, dont le fils assassina Darlan à Alger en décembre 1944.
L’incidence de la guerre d’Algérie est bien évoquée, notamment lors du détournement de l’avion des chefs du FLN, le 22 octobre 1956, à l’initiative des militaires et de Max Lejeune ; mais que Guy Mollet déplore et que René Coty considère comme une « connerie ». Par ailleurs, Denis Lefebvre apporte de nouvelles pièces au dossier de Suez, à propos des réactions du général de Gaulle qui approuve l’opération, mais sans la confier à un général anglais). Gaston Defferre et de François Mitterrand se montrent eux aussi partisans de la méthode forte envers l’Egypte. Si la SFIO suit, cahin-caha, son chef de file à la tête de l’exécutif, il n’en est pas de même des travaillistes britanniques. Ce n’est que le 14 octobre qu’Anthony Eden, poussé par les conservateurs, et une grande partie de la presse, donne son plein accord pour l’opération militaire dont le déroulé est dépeint avec minutie. L’ouvrage rappelle que la participation française à la bataille du Sinaï, dès le 29 octobre, est effective. Certains pilotes de Mirage IV et de F 84 F ont même des cartes d’identité israéliennes, jouant en quelque sorte le rôle de corsaires. De même, trois escorteurs d’escadres français sont placés en protection devant Haïfa et Tel-Aviv au premier jour de l’offensive de Tsahal. Le 30, Le Kersaint repousse un destroyer égyptien et le met hors de combat (il est pris ensuite par des vedettes israéliennes) ; la nuit suivante le croiseur Georges Leygues ouvre le feu sur Raffah contre une brigade égyptienne qu’il met en déroute.
Les atermoiements britanniques sont heureusement évoqués lors du report de l’opération « Télescope » sur Port-Saïd et Port-Fouad déclenchée avec plus de 48 heures de retard, le 5 novembre à 7 h 30. L’analyse de la session de l’ONU et des pressions internationales conduisent Anthony Eden à céder le premier, le 6 novembre, le jour même de l’élection d’Ike comme président des Etats-Unis. S’ensuivent le cessez-le-feu et la suspension de l’opération « Verdict » qui aurait dû conduire à toute l’occupation du canal. La fin de l’ouvrage, outre le rappel de mai 58 contenu dans l’échec diplomatique de Suez, fait référence à l’arme nucléaire, tant pour la France que pour Israël, Guy Mollet en avril 1957 étant partisan d’une assistance technique de la France pour que ce dernier pays puisse, à terme, disposer d’une bombe A.
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