De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXème siècle

Compte-rendu de la rédaction (Société)
Le 28 septembre 2016

FLORY (Céline), De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXème siècle, Paris, Karthala-Société des Africanistes, préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, 2015, 455 p.

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L’ouvrage s’appuie sur une thèse de doctorat qui avait obtenu le prix de la Société des Africanistes en 2011. L’abolition de l’esclavage en 1848 et le déficit de main d’œuvre gratuite qui s’ensuivit amenèrent le gouvernement français à organiser, entre 1854 et 1862, une importation de travailleurs en provenance de divers pays (Inde, Chine) et surtout d’Afrique, objet de l’étude. Des « Noirs libres » s’engageaient pour un travail en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, achetés par des recruteurs privés (dont la société Régis Aîné au Dahomey) qui leur faisaient signer un contrat de « rachat » par leur travail. Céline Flory étudie un échantillon de 18 520 africains (hommes, femmes et enfants) « engagés », qui, après avoir traversé l’Océan, ne retournèrent pas en Afrique pour la plupart. Ils se répartissaient en une majorité de « rachetés » qui remboursaient leurs contrats par dix ans de travail dans les plantations, et une minorité, libre, connaissant un statut fondé sur le « consentement » et des conditions de vie semblables. Le rachat semblait la condition causée par l’absence d’autre voie pour ceux qui avaient été capturés. Il devait être légitimé par la construction d’un discours justifiant l’ « engagisme » et l’aménagement de la contrainte. La réflexion porte sur la définition de la liberté en système colonial pour ces immigrants. Une « liberté forcée » se combine avec l’obligation de travailler dans un espace défini, ce qui peut-être considéré comme un statut d’infériorisé et de dépendant. Céline Flory construit sa démonstration en comparant les statuts des « captifs » et des « libres » confrontés aux modalités et aux conséquences du rachat. Comment faire coïncider le discours abolitionniste et le besoin de main d’œuvre d’autant que la question se pose aussi dans l’empire britannique ? Des pratiques négrières s’adaptent avec l’introduction du rachat. Il faut légitimer le tout, d’où la construction d’un discours justifiant le devoir des états européens colonisateurs de libérer les populations africaines soumises. En effet, l’individu libre consent à s’engager. Le recrutement puis le transfert aux Antilles concernent « 93 % de captifs rachetés et 7 % d’engagés libres ». Ils sont effectués par des compagnies privées à la suite d’un décret gouvernemental de 1852. La concurrence règne et aboutit à généraliser le « simulacre » et la « comédie » malgré le contrôle de l’État. L’étude de la traversée océanique montre les infractions possibles aux modalités réglementaires. Pendant le transfert, il s’agit de profiter de la surveillance distendue pour « obtenir la docilité de leurs recrues et neutraliser leur aspiration à la liberté ». Le tout conduit à assumer « un héritage inavoué ». Dans un dernier ensemble, Céline Flory dresse un tableau de la vie de cette main d’œuvre « engagée » dans les Antilles et de ses 108 enfants. Ces « immigrants africains », appellation généralisée par l’administration, poursuivent le travail colonial contraint et vivent dans une « condition subalterne ». Ils peuvent ainsi s’opposer aux anciens esclaves émancipés en 1848. Les contestations et les résistances expliquent les rares violences et les fuites, autant de formes de résistances semblables que l’on soit « engagés » ou « rachetés ». Toutefois ces Africains entendent conserver leur unité d’origine, tendance qui facilite le projet unifiant des administrations et des colons. L’ouvrage bien écrit et convaincant comprend quelques documents, une abondante bibliographie mais ne se termine pas par l’index nominatif, indispensable pourtant. © Jacques Girault pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 27/09/2016. Tous droits réservés.