Bêtes des tranchées. Des vécus oubliés.

Compte-rendu de la rédaction / Grande Guerre
Le 12 juin 2016

Éric BARATAY, Bêtes des tranchées. Des vécus oubliés, CNRS Éditions, 2013, 258 p., 22€.

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L’auteur, professeur à l’université Lyon III, est un spécialiste de l’histoire contemporaine des animaux. Son nouvel ouvrage participe, au moment du centenaire de la Grande Guerre, à enrichir l’histoire de l’expérience combattante en introduisant un acteur oublié, l’animal, alors que cette guerre « en emploie le plus depuis les origines de l’humanité » (p. 8). L’ouvrage aborde l’enrôlement et la dimension combattante de l’animal, deux thèmes historiographiques établis pour l’homme, mais surtout, -ce qui est novateur et passionnant-, le fait que la faune était actrice, spectatrice voire parasite et qu’elle aussi a souffert de l’industrialisation de la mort. Bref, nous voici au cœur de l’itinéraire du vécu animal centré sur le front ouest, c’est-à-dire de la Belgique à l’Italie. À l’ampleur du projet correspond une bibliographie abondante (Cendrars devrait être cité en Pléïade t. I et II, 2013), internationale et multi-langues, gage scientifique pour en aborder la diversité des pratiques et ses dimensions culturelles ! Du point de vue méthodologique, l’auteur croise l’histoire avec les sciences zoologiques en moissonnant un spicilège de sources écrites et iconographiques, – des photographies très parlantes sont insérées au centre de l’ouvrage -, tout en encourageant l’émergence d’une archéozoologie du champ de bataille (attention à ne pas négliger l’archéologie de l’habitat animal en guerre en se centrant uniquement sur l’os). Les deux premières parties du livre analysent la trilogie chien-pigeon voyageur-équidés. Âge d’or de la traction hippomobile, on comprend aisément, la cavalerie en plus, la très forte présence des chevaux, des ânes et des mulets dès les premiers jours du conflit (un cheval sur deux participe à la guerre en Allemagne, un sur trois en France !) Selon les traditions nationales, les chiens sont mobilisés par milliers par certains belligérants, alors que 40 à 60 000 pigeons servent comme moyen de communication à la Triple Entente et à la Triplice. On apprend beaucoup sur les relations entre l’homme et l’animal, par exemple l’anthropomorphisme des Britanniques et l’anthropocentrisme des Français vis à vis de l’apprentissage des chiens, que « les nécessités de la guerre rapprochent des réalités » p. 51. L’auteur, parce que le sujet l’exige, explique non seulement le comportement mais aussi la physiologie animale, en particulier celle des chevaux, sur laquelle repose la vie du cavalier. Le chapitre 5 rappelle l’importance des chevaux qui décida en partie du sort de la guerre au début de 1918 puisqu’ils vinrent à manquer du côté des Empires centraux, immobilisant ainsi une partie de leur armée, avantage qui profita aux troupes française et britannique. La troisième partie s’évade de manière passionnante de ladite trilogie. En effet, une foule bigarrée d’animaux fréquente le monde combattant des tranchées tout en diversifiant les relations entre les soldats et les animaux : parasitisme des poux et des puces, commensalisme des rats et des mouches, ou plus agréables, la ribambelle des mascottes à poils ou à plumes qui cette fois égaie le quotidien des troupes, ou encore l’avifaune et la microfaune des mammifères sauvages qu’observe le soldat puisque la majeure partie du temps, il n’a rien à faire… La langue est alerte et la description du récit, poignante comme pour les transports des chevaux d’Amérique en Europe, conduit le lecteur à l’indignation tant les animaux ont souffert voire sont morts des conditions du voyage (pp. 37-41). Qui plus est, certains chapitres, – comme le 13e-, plonge au centre de la « communauté de souffrance » (p. 165) des hommes et des animaux en auscultant les fatigues, puis les maladies qui en découlent souvent, les blessures et dans plus d’un cas l’agonie des « bêtes des tranchées ». Le lecteur apprendra que si les chevaux ont été mieux suivis et traités par l’armée britannique durant la Grande guerre, c’est parce qu’elle a mis à profit l’expérience traumatisante pour les équins lors de la guerre précédente, celle des Boers. Les effectifs des pertes sont, à l’instar des hommes, difficiles à quantifier pour diverses raisons. Au sommet de la hiérarchie culturelle, 40% des chevaux français meurent au combat, pourcentage qui monte à 61% des effectifs mis hors d’activité si l’on ajoute les disparus et les réformés ! L’auteur conclue sur l’oubli de ces combattants animaux par les sociétés puisque leurs monuments aux morts sont rarissimes. En revanche, l’historiographie s’en soucie désormais chez les contemporanéistes anglo-saxons depuis les années 1970-80 et chez les médiévistes français depuis Les animaux ont une histoire de Robert Delort en 1984. Il y aurait d’ailleurs des échanges fructueux à réaliser entre spécialistes sur un thème transpériodique comme l’animal en guerre… Au final, Éric Baratay nous régale à la fois par son sujet, par sa démarche et par le glissement scientifique qu’il opère, passant de l’anthropomorphisme à la traduction des émotions des animaux en langage humain. © François Duceppe-Lamarre pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 03/06/2016. Tous droits réservés.