Atlas des droits de l’homme
Nous signalons ce très intéressant Atlas des droits de l’homme aux éditions Autrement, dont les thèmes peuvent faire l’objet d’étude en histoire, géographie, en enseignement moral et civique (EMC), mais aussi en cours de spécialité histoire-géographie-géopolitique-science politique (HGGSP) ainsi qu’en option droit et grands enjeux du monde contemporain (DGEMC).
Les collègues, pour illustrer leurs cours, les élèves pour préparer des recherches ou des exposés, l’utiliseront avec le plus grand profit.
Préfacé par l’avocat Henri Leclerc, coordonné par Catherine Wihtol de Wenden, autour d’une équipe pluridisciplinaire d’historiens, géographes, démographes, juristes, médecins (citons entre autres Sylvie Brunel, Pierre Joxe, Isabelle Falque-Pierrotin, Bertrand Badie, Denis Salas, Pierre Tartakowsky, Hamit Bozarslan, Bernard Gainot, Gilles Manceron, Hervé Le Bras, Jacques Toubon …), cet Atlas des droits de l’homme publié par les éditions Autrement, s’avère particulièrement précieux aussi bien en histoire, en géographie, qu’en géopolitique, en Enseignement civique et même en initiation au droit (option DGEMC de terminale générale).
La préface de Maître Leclerc, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme rappelle opportunément que deux cent trente ans après la DDHC, soixante-dix ans après la DUDH, les vœux originels (l’avènement d’un monde où « les êtres humains seraient libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère ») sont loin d’être accomplis et que la défense, la préservation des droits et libertés est un combat permanent. L’objectif était de procéder à un recensement le plus exhaustif possible et de pouvoir cartographier cet état des lieux avec le prisme de la géographie (différentes échelles) et de l’histoire, car ces droits relèvent d’un processus de luttes, de conquêtes, d’appropriation, d’analyse, de mise en perspective. L’ouvrage, qui se termine par une présentation par Jacques Toubon du rôle du Défenseur des droits, et une bibliographie, s’ordonne en quatre grandes parties : histoire des droits ; progrès et respect des droits individuels et collectifs ; à la conquête de nouveaux droits ; crise des droits, droits en crise. Chaque double page thématique associe un texte, des infographies (frise, histogramme, schémas …) et une cartographie, réalisée par Alexandre Nicolas (revue XXI, 6 mois, Atlas global …).
La cartographie est de très bonne qualité, même si on peut parfois regretter que certains planisphères soient de taille trop modeste par rapport au sujet traité, ce qui peut gêner la lisibilité globale, surtout si la légende est nourrie. Par contre, le choix d’une double-page pour le thème traitant de l’esclavage aujourd’hui permet de faire éclater l’ampleur de ce phénomène auquel aucun continent n’échappe. L’ouvrage est très riche et il est impossible d’en commenter toutes les cartes.
La première section est consacrée à l’histoire des droits, qui ont émergé en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans un contexte de maturation politique et démocratique. On lira avec intérêt l’article Esclavage antique et Code de l’indigénat et celui assorti, d’une chronologie et d’une carte consacré à la traite négrière et au Code noir. La carte qui aurait méritait un format plus large, montre l’ampleur de la traite et la place centrale du continent africain, pris en tenaille entre la traite occidentale et la traite orientale. La section comprend également des cartes sur la liberté de conscience, d’expression (même si la partie liée à la liberté religieuse dépasse de beaucoup la carte choisie), le couple citoyenneté-nationalité et les droits politiques, l’égalité (avec une carte de l’indice de Gini en France, qui montre finement les écarts), la peine de mort dans le monde avec une focale sur les Etats-Unis, où l’absence de loi fédérale explique les importantes variations d’un Etat à l’autre, et se termine par la problématique des prisons et de l’accès à la justice. L’accès au droit reste, même en France, une question sensible, indissociable de celle de la simplification des procédures et des moyens financiers.
Progrès et respect des droits individuels et collectifs est le deuxième axe : si les droits de l’homme sont généralisés au fil des décennies à l’échelle planétaire, il n’en reste pas moins qu’il y a une importante marge entre une acceptation théorique et la mise en œuvre concrète de droits qui sont régulièrement contestés, niés. Sont récapitulés les droits syndicaux et sociaux, la liberté d’association, la lutte contre les discriminations, les droits à la santé, à l’éducation, la prise en compte du handicap, le droit d’asile. La double page consacrée aux droits de femmes est très riche avec une chronologie et une carte sur le droit à l’avortement dans le monde. Le sujet aurait mérité plusieurs cartes, tant la question de l’égalité entre les sexes ne fait pas l’objet d’un consensus en dépit des textes internationaux. Les différentes conventions portant sur les droits politiques (1953), la nationalité de la femme mariée (1957), le consentement et l’âge du mariage (1962) ou celle de 1979 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination (CEDEF) se heurtent à la mise en avant par un quart des Etats du monde, de l’incompatibilité des conventions avec des éléments culturels, religieux et/ou liés aux traditions. L’infériorisation de la femme reste une réalité dans de nombreux pays, qui limitent sa capacité juridique, civile, sa liberté de mouvement, l’accès à l’éducation (dont on connaît l’impact sur l’indice de fécondité et l’indépendance économique). L’Arabie Saoudite a été le dernier pays à leur accorder le droit de vote (aux élections municipales). Un tour d’horizon des multiples entraves est visible ici avec une série de cartes. Dans plusieurs dizaines de pays, elles doivent encore obéissance à leur mari, obtenir leur autorisation pour travailler, avoir un passeport. Il existe encore seize pays où le témoignage de la femme n’a pas la même valeur que celui de l’homme devant un tribunal (Iran, Irak, Jordanie, Koweit, Oman, Pakistan, Arabie Saoudite…). Les femmes sont toujours en butte à des interdictions/obligations vestimentaires, sans parler de la maîtrise de leur fécondité et de leur liberté, en particulier de choisir leur conjoint, sans être la propriété permanente d’un membre masculin de la famille. La question des crimes d’honneur, des mutilations sexuelles, du viol et de ses conséquences, mais aussi des « féminicides » mériterait plusieurs pages, ce qui n’est pas forcément possible dans un atlas plus général où il faut procéder à des choix. La femme, qui représentent plus de la moitié de la population sont traitées comme une minorité. Si les droits des femmes ne sont jamais acquis, ceux des enfants le sont encore difficilement en dépit de la convention de 1989. La carte des enfants soldats coïncide avec celle des conflits actifs et larvés en Afrique et en Asie. Celles de la scolarisation et du travail des enfants dans les pays africains montre clairement que plus le pourcentage de scolarisation à l’école primaire est bas, plus celui du travail des enfants (de cinq à quatorze ans) est élevé, en particulier pour des PMA de la zone subsaharienne, centrale et orientale comme le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad, la Somalie, les deux Soudan, la RDC, la Tanzanie … L’Afrique du Nord et l’Afrique australe sont globalement des exceptions. L’irrespect des droits des femmes et des enfants, de leur intégrité, va hélas de pair avec la persistance de diverses formes d’esclavage, comme le travail des enfants (mines, usines, forêts, champs…), la servitude pour dettes, la servitude domestique clandestine, les marchés d’embauche de fillettes domestiques, l’offre de fillettes à des chefs coutumiers … La carte, très précise, montre que l’Afrique subsaharienne a encore des traditions esclavagistes bien ancrées (Mauritanie, Soudan, Cameroun, Ouganda, Ghana, Bénin, Niger …) mais que l’exploitation concerne aussi l’Amérique latine, les pays du Golfe et de nombreux pays d’Asie du Sud et de l’Est. La dernière carte évoque le sort des peuples autochtones et leurs droits, et cette question est proche de celle des minorités, traitée dans la troisième partie, consacrée à la conquête de nouveaux droits.
Les droits ne sont pas figés, immuables et l’évolution des sociétés mettent en avant des droits nouveaux, comme le droit à la culture, l’accès aux musées, à internet (la fracture numérique), mais aussi les droits environnementaux, dont la préservation est un défi majeur avec le réchauffement climatique qui bouleverse des écosystèmes et oblige des populations « réfugiées climatiques » à migrer. Le droit à la mobilité fait l’objet d’une double-page avec une carte des migrations internationales et celle de la localisation des hots spots en Europe. Une infographie montre les inégalités entre les pays dont les populations peuvent voyager sans visa, et les autres. D’autres enjeux sont étudiés, comme la bioéthique (avec une carte de la législation du diagnostic pré-implantatoire en Europe, de la GPA dans le monde) : de la procréation, à la fin de vie, en passant par le don d’organes, la question des cellules souches, la médecine prédictive, la modification des l’Adn avec la découverte du ciseau génétique, les questions éthiques sont nombreuses et les populations ne sont pas forcément protégées. Certains domaines de la santé devenant un marché, la législation varie d’un pays à l’autre, ce qui est choquant ici, devenant la norme ailleurs. Le droit humanitaire, la prise en compte du droit des populations dans les accords commerciaux internationaux, mais aussi la justice pénale internationale font l’objet d’une analyse détaillée. La carte des instances judiciaires internationales montre que de nombreux Etats n’ont pas signé ou n’ont pas ratifié le texte créant la CPI (cour pénale internationale) et qu’une justice globale ne fait pas consensus, car se heurtant aux violences commises dans le cadre des guerres civiles, interétatiques, des interventions militaires dans des pays voisins, mais aussi d’opérations visant à soumettre des minorités ethniques. Une signature sans ratification n’engage pas …les Etats-Unis, l’Iran, la Russie, la Myanmar ; et il est hors de question de signer pour des pays comme la Chine, l’Arabie Saoudite, la Turquie … La dernière partie de l’atlas s’intitule Crise des droits, droits en crise, afin de permettre une sorte de bilan, soixante-dix ans après la CUDH. En 1948, après un conflit mondial dramatique, marqué par un bilan humain extrêmement lourd et deux génocides, les droits de l’homme étaient placés sous la protection de la communauté internationale … pour être rapidement foulés aux pieds pendant la Guerre froide, les conflits de décolonisation, et les multiples guerres civiles des décennies suivantes. L’amélioration du niveau de vie de la population mondiale, le recul de la pauvreté ne suffisent pas à faire disparaître les inégalités, et le début du XXIè siècle n’est pas une période permettant de crier victoire. Celles et ceux qui vivent avec moins de deux dollars par jour, qui sont confrontés à l’extrémisme religieux, à des discriminations, à des persécutions en raison de leur appartenance ethnique, culturelle, religieuse, sexuelle, qui vivent ou survivent dans des zones ravagées par la guerre, le terrorisme ne disposent pas de droits fondamentaux. La question des droits de l’homme est un processus complexe, un flux et un reflux, avec des droits qu’on croit acquis mais qui sont menacés, et où le développement des nouvelles technologies crée de nouvelles formes d’emprise et d’aliénation. Cette partie étudie le droit au logement (aggravé avec l’urbanisation et la métropolisation galopantes en particulier dans les pays du Sud), les mobilités transnationales dans un espace mondialisé, les nouvelles diplomaties (les ONG). Si, avec l’amélioration des techniques et pratiques agricoles, la famine a reculé, elle n’a pas disparu : la sous-alimentation, la malnutrition touchent encore de nombreuses populations en Amérique andine, dans de nombreux pays africains et en Asie. Les crises économiques dans les pays développés touchent de plein fouet des populations précaires et fragiles. La question des famines créées, aggravées et instrumentalisées provoquées par des conflits politiques est ou a été d’une particulière acuité en Corée du Nord, au Soudan, en Syrie, au Yémen. On voit donc que pour certaines populations, le droit à l’alimentation est purement théorique. Aussi bien en histoire qu’en spécialité HGGSP, et pour des croisements juridiques avec l’EMC et l’option DGEMC, on utilisera avec profit les pages consacrées aux crimes de masse (la Ghouta en Syrie), à la torture et la détention illégales (Rwanda), à la question des droits des populations Roms (avec une carte des discriminations en Europe), des populations en quête d’Etat avec les exemples kurde et palestinien (carte du Kurdistan et des murs en Israël), mais aussi celles sur l’Union européenne confrontée à la sécurité et au terrorisme. La crise sanitaire liée au coronavirus nous oblige à penser certains thèmes mais surtout les pages consacrées à internet et aux nouvelles technologies d’une part, et à la protection des libertés publiques à l’ère numérique d’autre part, avec une particulière vigilance.
Liste complète des auteurs : Maryse Artiguelong, Gérard Aschieri, Bertrand Badie, Hamit Bozarslan, Carole Brugeilles, Sylvie Brunel, Christian Bruschi, Jean-Paul Chagnollaud, François Colcombet, Pierre Côte, Emmanuel Decaux, Samuel Delépine, Michel Doucin, Xavier Emmanuelli, Isabelle Falque-Pierrotin, Bernard Gainot, François Gemmene, Dominique Guibert, Pierre Joxe, Nicole Kerschen, Joseph Krulic, Hervé Le Bras, Olivier Le Cour Grandmaison, Danièle Lochak, Gilles Manceron, Emmanuel Naquet, Francine Perret, Sylvie Pflieger, Jean Rousseau, Denis Salas, Malik Salemkour, Pierre Tartakowsky, Bernard Thibault, Frédéric Tiberghien, Jacques Toubon, Christian Vigouroux, Emmanuel Vivet et Catherine Wihtol de Wenden. © Christine Guimonnet pour Historiens & Géographes, 21/06/2020. Tous droits réservés.
