1915, L’enlisement

Compte-rendu de la rédaction
Le 3 avril 2016

Jean-Yves LE NAOUR, 1915, L’enlisement, Editions Perrin, octobre 2013, 408 pages.

arton1953-c153b.png

Après son magistral 1914, La grande illusion, paru en octobre 2012, Jean-Yves Le Naour, professeur en classes préparatoires et docteur en histoire spécialiste de la guerre 1914-1918, poursuit sa fresque sur la Première Guerre mondiale avec un tome 2 intitulé 1915, L’enlisement, paru chez Perrin en octobre 2013. Les seize chapitres de l’ouvrage alternent les points de vue d’en haut et d’en bas, s’attachant aux rumeurs comme aux faits établis, au ressenti aussi bien qu’au vécu, dans un récit haletant. En 1915, le conflit entre dans une phase particulièrement meurtrière, marquée par des offensives terribles qui se brisent contre les tranchées, les obus, les mitrailleuses et les gaz asphyxiants, utilisés pour la première fois sur un champ de bataille à Ypres en avril 1915. Sourd aux critiques, le général Joffre conduit la guerre comme il l’entend et invente la théorie du « grignotage » (chapitre 3) pour justifier les offensives inutiles qu’il lance en Artois au printemps 1915 et en Champagne en même temps qu’en Artois en septembre 1915 (chapitre 5) contre des lignes allemandes puissamment fortifiées : « 370 000 Français sont morts au champ d’honneur, 31 000 par mois, et tout cela pour un gain de 4 km en Artois et 5 km en Champagne. » Jean-Yves Le Naour dresse un portrait sans complaisance du général Joffre, un homme « d’une autorité jalouse et despotique qu’il sait bien cacher sous des dehors débonnaires, […] affable avec les ministres et cassant avec ses subordonnés […], vaniteux affectant l’humilité ». Pour Jean-Yves Le Naour, le « grignotage » est la stratégie de celui qui n’en a pas et c’est avec les poitrines françaises que Joffre grignote l’armée allemande à la façon d’une souris qui grignoterait un coffre-fort d’acier. La crise politique et la lassitude grandissent sur les décombres d’une Union sacrée qui a vécu. Le parlement, décidé à jouer son rôle, ne supporte plus l’obstruction systématique du ministre de la guerre, Alexandre Millerand, devenu le porte-parole et le bouclier du général Joffre. Le gouvernement Viviani tombe le 29 octobre 1915. Viviani devient ministre de la justice dans le nouveau gouvernement d’Aristide Briand. C’est le général Joseph Gallieni, l’ennemi intime de Joffre qui devient ministre de la guerre. Quant à Joffre, le rusé Aristide Briand souhaite l’écarter en lui confiant une promotion ; le 3 décembre 1915, Joffre devient général en chef, assisté du général de Castelnau désigné chef d’état-major général : « A malin, malin et demi. Aristide Briand, cet homme fin et subtil, a cru qu’il pourrait rouler cette vieille baderne de Joffre. […] Sur le papier, Joffre est flanqué d’un adjoint ; dans la réalité rien ne change : il conserve la maîtrise du front français et s’empare en sus de l’armée d’Orient. […] Joffre […] n’est pas sanctionné pour ses erreurs accumulées : il est promu » (chapitre 6). En cette année 1915, de nouveaux fronts s’ouvrent en Europe. L’entrée en guerre des Italiens aux côtés de l’Entente en mai 1915 est accueillie avec enthousiasme en France où on se prend à rêver au million de baïonnettes italiennes qui changeraient le cours de la guerre, mais les offensives italiennes se brisent contre les positions autrichiennes (chapitre 8). Tandis que les Allemands étrillent la Russie et écrasent la Serbie (chapitre 9), les Alliés enchaînent les échecs. Lancée trop tard, mal coordonnée, l’expédition des Dardanelles est un échec militaire : la marine anglaise ne parvient pas à détruire les fortifications ottomanes et les Turcs ont tout loisir de se préparer et de renforcer leurs défenses quand les premiers éléments terrestres du corps expéditionnaire sont débarqués, un mois plus tard. Bloqués aux Dardanelles comme ils le sont sur le front ouest et dans les Alpes, les Alliés ont échoué à faire basculer la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie dans leur camp. Pire encore, la Bulgarie rejoint les puissances centrales en octobre 1915 malgré tous les efforts de Delcassé. Le gouvernement Viviani ne survivra pas à cet échec diplomatique majeur (chapitre 10). Avec l’entrée en guerre de la Bulgarie, c’est la Serbie qui est désormais menacée d’écrasement. On improvise donc une armée d’Orient confiée au général Sarrail, dont les relations avec Joffre sont exécrables et qui manque de moyens. En cette année 1915, la guerre est partout : à Londres ou à Paris, sous les bombardements des zeppelins, sur la mer, en Afrique et au Moyen-Orient où les Turcs ont lancé le djihad contre les Alliés, au nom du panislamisme, tout en se livrant au génocide des Arméniens (chapitre 12)… Pour les Français qui inventent le lance-flammes comme pour le général Erich von Falkenhayn qui utilise les gaz asphyxiants à Ypres, il faut être « impitoyable, s’il le faut » (chapitre 14). C’est cette conviction qui explique les bombardements aériens et la guerre sous-marine, cette « arme du pauvre » qui est la réponse de l’Allemagne au blocus économique mis en place par l’Angleterre. Le 7 mai 1915, le torpillage du Lusitania au large de l’Irlande par un U-20 provoque la noyade de 1201 personnes dont 128 Américains. Sur le front du moral, on se plaint de la vie chère (chapitre 15). La guerre intérieure entre cléricaux et anticléricaux se poursuit et, en cette fin d’année 1915, les faibles voix de la paix ne sont guère audibles, même si des militants de la CGT et de la SFIO se sont réunis en Suisse, à Zimmerwald, le 5 septembre 1915. L’unité de la SFIO et de la CGT est préservée, en façade uniquement : « A l’intérieur, les lézardes courent sur la vieille maison et les minoritaires fourbissent leurs armes pour 1916 » (chapitre 16). Pour les Français, 1915 est bien l’année la plus dramatique de toute la guerre, celle des horizons bouchés. Pour ne plus « s’user les dents contre un mur », Joffre compte sur la coordination des fronts pour lancer une grande offensive simultanée en 1916 en France, en Russie, dans les Balkans et en Italie, pour peu que l’armée allemande lui laisse un peu de répit. Ce répit, il ne l’aura pas : en 1916, les Allemands sont les premiers à attaquer à Verdun. Aussi passionnant que le premier volet sur l’année 1914, 1915, L’enlisement, le deuxième volet de la fresque de Jean-Yves Le Naour sur la Première guerre mondiale, séduira sans aucun doute enseignants, étudiants et amateurs d’histoire. © David NOËL pour les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 30/03/2016. Tous droits réservés.