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LE LIVRE DU MOIS |
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De Cock Laurence, Picard Emmanuelle (dir.), La fabrique scolaire de l’histoire, Marseille, éditions Agone, 2009, 212 p. Décidément, l’histoire, et singulièrement l’histoire comme discipline scolaire ne lasse pas de nourrir débats et controverses tant elle reste au carrefour d’attentes collectives fortes et complexes. En ces temps de "Réforme" des programmes du lycée et devant les débats suscités par les différentes lois mémorielles et les velléités d’instrumentalisation actuelle de l’histoire dans son usage public, ce petit livre dense apporte une saine et pertinente réflexion sur les enjeux de l’enseignement de l’histoire dans le système scolaire français. Il ne se contente pas de proposer de penser superficiellement sa « fabrique » scolaire, à la fois au prisme des valeurs qu’elle est sensée porter dès l’origine et encore aujourd’hui, valeurs à la fois scientifiques, morales et civiques ; mais également en se tournant vers les acteurs concernés, décideurs de ses grandes orientations, groupes de pressions, manuels scolaires ou enseignants. Cette approche résolument socio-historique conduit le lecteur à prendre en compte l’ensemble des facteurs qui déterminent cet objet singulier.
Articulé autour de quatre parties centrées tour à tour
sur les cadres réglementaires de la fabrique scolaire de l’histoire,
la place des acteurs historiques dans l’histoire enseignée, les
questions sensibles telles l’enseignement des génocides ou du fait
colonial, et enfin sur la question de la mise en récit du « roman
national » à l’école, l’ouvrage est lui-même construit, comme le
souligne Laurence De Cock, sur le modèle d’un « aller retour entre
plusieurs échelles d’analyse », de la synthèse des problématiques
citées à l’étude de cas éclairant pertinemment chacune d’elle.
Parmi la cinquantaine de traduction d’œuvres littéraires russes ou écrites en russe traduites en français en 2008-2009, figure une petite nouvelle presque oubliée de Boris Pilniak écrite en 1926 qui porte un témoignage historique considérable sous une forme littéraire qui condense assez bien cet écrivain du début du XXème siècle peu connu et victime comme tant d’autres du stalinisme. Cette courte nouvelle fait l’objet d’une nouvelle traduction de Sophie Benech, après celle introuvable de Michel Petris en 1972. Cette nouvelle est, malgré sa taille, un témoignage mordant de l’époque du stalinisme naissant. Trop brûlant à son époque, il fut victime de l’autodafé officiel. Aujourd’hui, l’oubli de l’Histoire aidant, l’œuvre risque d’être jugée « vieillie ». C’est le récit de la fin obscure et tragique d’un chef militaire de la révolution russe. C’est aussi un contenu littéraire, plus accessible que d’autres œuvres de Pilniak, mais contenant plusieurs des thématiques qui font la richesse de cet écrivain méconnu. Issu d’une famille allemande de Russie relativement aisée, il a été fasciné par la révolution et l’accélération de l’histoire qu’elle a pu représenter. Mais il reste sensible au rapport de l’homme à la nature, malgré le progrès de ses machines, de son industrie, de ses villes, de ses révolutions et finalement de la façon dont tout cela s’emballe et broie celui qui s’est cru capable de reconstruire une Tour de Babel. La lune que personne n’a pu souffler dans le «conte » est témoin de tout cela. Sa traduction aujourd’hui est fort bienvenue. Autorisé à voyager et côtoyant des gens de toutes catégories et de toutes convictions, observateur perçant et lucide de son environnement et soucieux d’une recherche et de procédés littéraires mieux adaptés à son époque, telle qu’il la percevait, Pilniak ne pouvait accepter l’étroitesse du « réalisme socialiste » stalinien en gestation. Encore moins renoncer à l’indépendance de l’écrivain au nom d’une conception mécaniste, et devenue pour une large part prétexte, de la lutte des classes. Cela lui vaudra d’être assassiné par Staline en 1938, après plusieurs mois de disparition avec sa femme et son fils, sans qu’aucun des nombreux intellectuels qu’il avait rencontrés dans le monde ne lève le petit doigt pour le sauver, à deux ou trois exceptions près. Le titre de la nouvelle ne laisse pas supposer que c’est le récit de la mort pour le moins louche d’un commissaire (ministre à l’époque), chef de l’armée rouge. La référence « réelle » est la mort sur une table d’opération de Mikhail Frounzé, commandant en chef de l’armée rouge, qui a combattu les armées de Wrangel durant la guerre civile. Derrière Frounzé, on peut deviner des traits de Léon Trotsky, qui a créé l’Armée Rouge et qui est, lui aussi, broyé par la machine qu’il a fortement contribué à lancer. Pilniak a écrit dans un avertissement au lecteur, qu’il ne s’agissait pas de Frounzé, qu’il « avait peu connu ». C’est une façon de mettre le lecteur sur la voie, tout en ayant l’air de se dédouaner. Selon un témoignage de l’écrivain francophone Victor Serge, anarchiste passé au bolchévisme puis opposant au totalitarisme stalinien, qui a bien connu Pilniak, la nouvelle devait du reste s’appeler « l’assassinat du commissaire ». Bien sûr, personne n’a été dupe. La nouvelle a fait scandale et failli coûter la liberté et la vie à Pilniak dix ans plus tôt. Il a été accusé de calomnier le Comité central et la révolution. La revue Novy Mir, qui avait publié la nouvelle, a été confisquée, récupérée même chez les abonnés et re-publiée sans le récit de « la lune non éteinte »… C’est une des raisons de l’oubli relatif de cette œuvre pendant des décennies. D’autant que Pilniak, après sa mort, a été retiré des bibliothèques et bien sûr n’a plus été publié. Seuls des fonds secrets réservés et … des bibliothèques de prison avaient gardé des exemplaires intacts du Novy Mir, comme en témoigne Varlaam Chalamov dans ses « mémoires de bibliothèques ». Le commissaire Gavrilov-Frounzé est opéré d’un ulcère à l’estomac sur ordre du Comité central du parti et d’un « homme au dos raide ». Opéré inutilement, contre son gré et contre celui des médecins qui n’osent rien dire. A moins que l’un d’eux, selon une allusion du récit de Pilniak, n’ait reçu des instructions de « l’homme au dos raide », auquel il rend compte avant d’opérer. Cet homme au dos raide, qui dans le récit commande à toute la machine à broyer les siens grâce à ses trois téléphones oxymores « pour renforcer le silence » et « un bataillon de sonnettes qui se tiennent au garde à vous ». Bien sûr, cet homme au dos raide et sa conduite suggèrent Staline. En 1927, cela ne pouvait être admis. Mais Pilniak va au-delà d’une intrigue policière fondée sur un complot de palais de rivaux qui s’éliminent. C’est plus que cela : c’est la machine de la révolution qui s’emballe : « la meule à broyer de la révolution ». Tout comme s’emballe la vie de la ville moderne : « cette machine compliquée de la ville qui envoyait des flots d’êtres humains devant des établis, devant des comptoirs, à des bureaux, dans des automobiles, dans les rues – une machine derrière laquelle on ne remarquait pas le ciel grisâtre, la bruine, la boue, le brouillard trouble et verdâtre du jour ». C’est la civilisation citadine, liée à la révolution, et qui n’a pas hésité en Russie à s’attaquer aux campagnes, sans souci ni de la terre ni de ses paysans. Symboliquement, le train du commissaire « se coule dans la gare », venant de la nuit noire, «des champs qui s’étaient payé le luxe de dilapider l’été pour l’hiver, des champs dévalisés par l’été pour vieillir en neige. » C’est toute l’approche littéraire de Pilniak qui a irrité et été condamnée à l’époque. Qualifiée de bourgeoise à cause de ses descriptions jugées excessives de la nature et en raison de thèmes « éternels » comme les sentiments, l’amour ou l’angoisse de mort, qui ont été au centre de la poésie de l’âge dit d’argent, dans les années pré et immédiatement postrévolutionnaires. Dans la nouvelle de « la lune non éteinte », le Commissaire Gavrilov n’est pas décrit comme un héros épique, champion du prolétariat ayant vaincu l’obscurantisme et les buveurs de sang, comme il était « politiquement correct » à l’époque. Il est celui dont le nom « évoquait des centaines, des dizaines et des centaines de milliers de morts, de souffrances, de mutilations, le froid, la faim… …. C’était un homme qui avait le droit et le bon vouloir d’envoyer des êtres humains tuer leurs semblables – et mourir ». Enfin, dans cette même description, on retrouve le goût de la superposition des images, souvent extrêmes, toujours fortes, caractéristique de Boris Pilniak : «un homme qui commandait aux victoires, à la mort – à la poudre, à la fumée, aux os brisés, à la chair déchiquetée, à ces victoires dont on faisait si grand bruit à l’arrière avec des drapeaux rouges par centaines et des foules innombrables… ». Et c’est dans une vieille amitié, de facto seule vraie valeur, que le héros prolétarien, le soldat victorieux, va se réfugier et se confier en constituant ainsi le procédé narratif central du récit. Car il se sait condamné par une décision qui le révolte mais contre laquelle il ne fait rien car « on n’échappe pas au Comité Central ». Tous les autres compagnons bolchéviks de Lénine et de Staline, n’y ont pas échappé non plus. Le récit se fait là prémonitoire à l’époque. Le style de Pilniak parfois se déstructure tant, qu’il en devient séquence d’images saisies au vol pour un film. Il crée ainsi une ambiance en raccourci. Prenons le Conseil des médecins qui doit examiner Gavrilov, sans vraiment le voir puisque l’avis est déjà rendu : « …un homme en prit un autre par le bouton de la poche du devant de sa blouse ; un homme en prit un par le bras pour avancer. Alors à haute voix ; lentement calmement - l’un, le deuxième le troisième : - l’exposé du professeur Oppel sur les secrétions internes, au congrès des chirurgiens. J’ai protesté – le duodénum… - - Aujourd’hui, à la maison des savants. - - Ma femme va bien merci, mon aîné a un peu de colite… » A ce procédé cinématographique s’ajoute encore chez Pilniak un souci de parsemer le récit ou la description de mots rares, de régionalismes qui rendent le travail des traducteurs très ardu. Peut-être une des raisons aussi pour lesquelles Pilniak est peu connu du public francophone. Et puis dans ce récit également, des aspirations en apparence contradictoires de Pilniak et de toute son époque : la machine du progrès, chère aux Futuristes, qu’on veut sans cesse accélérer, comme l’a voulu la révolution elle-même. Dans la nouvelle, c’est la folle virée de Gavrilov dans une voiture de course avec son ami Popov, seule consolation, avec l’amitié, devant la désespérance de l’homme face à un destin tragique imposé, auquel il a lui-même involontairement œuvré. Mais espoir aussi placé dans la vitesse de la modernité et de la technique. Et observant la course apparemment sans but du bolide qui « taillade les flaques » et dont les phares « s’empêtrent dans les mèches grises du brouillard d’automne », la lune, de plus en plus présente au fur et à mesure qu’avance le récit, observe le tournoiement tragique des hommes éperdus. Elle attend que le soleil « panse ses plaies » pour un retour plus harmonieux à la relation à la nature. Pour le moment, c’est la lune qui la représente. Dans une parabole chère à la littérature et l’histoire russe qui alternent périodes et écrivains lunaires (Gogol, Dostoïevski, Pilniak) et solaires (Pouchkine, Tchekhov). La période du récit de Pilniak est tellement lunaire que dans les dernières pages de la nouvelle, la tentative de la petite Natacha, âgée de deux ans, d’éteindre la lune en la soufflant comme une bougie n’aboutit guère. Dimitri de Kochko Ed. Interférences - Boris Pilniak - Le conte de la lune non éteinte (povest’ ne pogachennoj luny) – traduction de Sophie Benech – 94 pages – prix ? |
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